La philosophie effective chez René Girard

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jeudi 15 décembre 2005

René Girard est reçu à l'Académie Française.

Aujourd'hui, René Girard entre à l'Académie Française. Il y avait été élu par 28 voix contre aucune le 17 mars. | Visitez le site de l'Académie |. Malheureusement ce matin, rien à ce sujet dans la presse française, pas un encart, encore moins un dossier au sujet de l'auteur, ce qui confirme qu'il faut attendre la mort d'un penseur pour qu'on parle un peu de lui. Une émission, cependant, a été diffusée le week-end dernier sur Arte, | Metropolis |, qui proposait une interview de l'auteur, ma foi d'une qualité assez inégale, et en tout cas incompréhensible pour qui n'a jamais lu Girard. J'essayerai d'en proposer un compte-rendu prochainement.

jeudi 8 décembre 2005

Forrest Gump ou l'ignorance de la mimésis

Forrest Gump est généralement décrit comme une fresque de l'Amérique dans les années de la libération, fresque dans laquelle on place un naïf ou un idiot qui traverse les époques de la société américaine les plus tourmentées politiquement - la guerre du vietnam, l'émancipation des femmes - et moralement - la libération sexuelle et la revendication de l'individualité.

L'interprétation la plus fréquente décrit Forrest comme l'histoire d'un idiot qui traverse les périodes tourmentées de l'Amérique et qui reste sans cesse égal à lui-même. L'idée que nous défendons est que Forrest Gump n'est pas l'histoire d'un attardé mental, ce n'est pas sa caractéristique première, ce n'est pas ce qui le définit, mais ce qui le différencie est qu'il est une impossibilité anthropologique - comprenez : Forrest n'est pas humain, ou plutôt il est proprement surhumain.

C'est Girard ici qui peut nous donner une clé de lecture propre à faire comprendre d'où émerge l'émotion qui se dégage de ce personnage. Quel lien avec la théorie girardienne ? Au problème de la violence suscité par la mimésis anthropologique, le film Forrest Gump propose une solution qui est le personnage Forrest. L'interprétation que je propose est la suivante : Forrest Gump est un être humain qui n'est pas soumis à la mimésis. René Girard pose dans son anthropologie que l'être humain est fondalementalement imitation, en particulier imitation des désirs d'autrui. Cette mimésis est à la base d'une violence qui doit être régulée par les interdits - les lois - et des rituels, sacrifiant sans cesse des victimes pour expluser la violence. La culture est une conséquence du problème anthropologique fondamental qu'est la mimésis.

Face à ce problème de violence, deux solutions s'offrent : 1) le mécanisme du bouc émissaire qui expulse la violence en sacrifiant un bouc émissaire devenu responsable; de ce sacrifice naît les interdits. 2) Le pardon chrétien. C'est un point que nous devrions aborder dans la section 'textes fondamentaux' prochainement. Pour faire court, Girard affirme que le pardon chrétien est un autre mécanisme permettant d'éviter le sacrifice moralement injuste du boucs émissaire.

Fight club (voir le post au sujet de Fight Club) a déjà été interprété à la lumière des mécanismes victimaires, de différencitaion et de création de communauté. Fight Club, en somme, ne propose aucune solution à la mimésis, ou plutôt la résout en faisant jouer à fond les mécanisme victimaires et ses bienfaits immoraux qui en découlent.

Forrest Gump est une autre réponse à ce problème de la violence : Forrest Gump n'est pas sousmis à la mimésis, qui est à la base de toute cette violence. C'est une réponse limite, voire impossible, parce qu'elle implique de nier la spécificité humaine - si du moins on suit l'anthoroplogie girardienne, elle implique de nier que l'homme est fondamentalement mimésis ou imitation. Si le personnage de Fight Club finit par penser que 'self destruction may be the answer', c'est parce que précisément il est tout entier pris - on pourrait dire dans ce cas renversé - par le pouvoir de la mimésis elle-même. Le pardon dans Fight Club n'existe pas, sauf peut-être avec Marla Singer. Forrest est presque une anti-thèse : il ne pense même pas à l'imitation, il n'est pas touché par la mimésis, tout ce qu'il fait est fait positivement : par pure volonté personelle, et jamais par comparaison avec le reste de la société, par concurrence avec une idole même supposée. Forrest n'a pas de modèle, Forrest n'a pas de concurrent. Il n'est pas soumis à la mimésis.

Si Forrest Gump nous apparait comme un idiot, c'est parce qu'il ne réagit comme devrait le faire un être humain : réagir à la jalousie, trahison, aux rapports hiérarchiques etc. Son insensibilité même à la mimésis le rend 'idiot', mais 'idiot' dans le sens de différent, de non humain, d'absurde.

Ce serait un travail trop étendu, dans le cadre de cet article, de décrypter l'entièreté du film. D'autant plus qu'avec cette clé de lecture, il est possible de détailler chaque dialogue, tant le film devient riche. Je l'analyserai seulement sur quelques axes. Si vous souhaitez que certaines parties soient détaillées, les commentaires sont là pour ça :) Dans l'analyse qui suit j'attacherai de l'importance à démontrer ce message : Forrest ne subit pas la mimésis.

La symbolique du sport

Le sport est le lieu de la concurrence par excellence. C'est aussi un rituel organisé, où beaucoup de violence s'expulse. L'imitation et la concurrence y sont des principes de base. Au football et au ping-pong tout y est symmétrique : tout le monde s'imite, les règles sont les même pour tous, et tout le monde à le même but.

Si Forrest est bien ce personnage amimésis, quel réaction devrait-il avoir face au sport ? Une complète indifférence face aux enjeux. C'est-à-dire que pour lui, le sport devrait être réduit à sa pure dimension physique, comme un mécanisme répétitif.

Au football d'abord, ce qui est mis en avant dans le film est son indifférence complète face aux enjeux. C'est même l'image qui ouvre l'entrée de Forrest dans le jeu.

Le ping-pong, Forrest le pratique mécaniquement. Le fait d'avoir un adversaire n'a aucune importance. On le voit ainsi à l'armée pratiquer continuellement le ping-pong seul - parce que lui pour lui c'est un pur amusement positif, pas un enjeu de concurrence.

S'il était simplement idiot, que cela donnerait-il ? A quoi s'attenderait-on ? Que ferait un retadé mental sur un terrain de football américain ? Tout peut-être, mais certainement pas la réaction que Forrest montre : l'apathie et l'indifférence. Un QI en dessous du minima ne justifie pas qu'il ne comprenne pas même la phrénésie qui entoure le jeu, et la joie affichée de le voir franchir la ligne. Au football, il devrait au moins comprendre l'avantage qu'il a à porter la balle plus loin que les autres; mais jamais Forrest ne comprend car il ne rentre pas dans les rapports de concurrence.

Observez l'image ci-dessus représentant Forrest Gump jouant au ping-pong. A regarder de plus près, ce plan est saisissant. A vrai dire tout y est : Forrest Gump joue seul, face à aucun adversaire, si ce n'est l'autre partie de la table, placée à la verticale. Le principe même du jeu (se mesurer à un adversaire) est absent de ce plan, forçant l'idée que la concurrence importe peu à Forrest. Le spectacle dont il fait lui-même l'objet le laisse indifférent.

Ce qui fait que Forrest excelle dans les sports durant tout le long du film, c'est qu'il n'est lié à aucune concurrence, à aucune modèle. Le sport est mécanique.

Forrest Gump et l'armée

Comment l'armée réagit face à Forrest ? L'armée est la dictature hiérarchique ou l'individualité, la volonté individuel, l'intérêt individuel disparaissent. L'armée est le milieu des interdits forts, implacables, qui veulent faire disparaitre toute individualité. Or, il est clair que Forrest ne rentrant pas dans le jeu de la concurrence, n'a aucune problème avec les interdits : il n'est justement pas tenté, ou plutôt n'est pas prêt à défendre son intérêt personnel.

D'un point de vue girardien, l'armée est le lieu où toute mimésis ne peut pas prendre court, seule l'efficacité face à l'ennemi compte. Forrest est, de ce point de vue, réellement un GENIE, les paroles du sergent ne sont pas à prendre seulement ironiquement :

"Gump, quel est ton unique but dans l'armée ?" "Faire tout ce que vous me demandez, Sergent" "Putain de merde,Gump! Tu es un putain de génie ! C'est la plus extraordianire réponse que j'ai jamais entendu ! Tu dois avoir un QI d'au moins 160 ! Tu es un putain de merde de deuxième classe doué, Gump !"

Ce passage de l'armée est généralement interprété comme une attaque ironique à l'encontre de l'armée : l'armée est abrutissante, tellement que un idiot y est comme un poisson dans l'eau. Parce que l'idiot n'a pas les moyens de remettre les interdits en cause. Or il n'y a pas de nécessité pour un idiot de délaisser ses désirs et ses ambitions, même moins nobles - comme tuer l'ennemi, abattre ces enfoirés de viet, etc

Le problème de la violence

Qu'advient-il de la violence pour un personnage qui n'est pas touché par la mimésis ? Forrest, pourtant, n'est pas non violent. Plusieurs fois dans le film, il devient explicitement violent, en défendant Jenny. Mais une telle violence est purement motivée par une volonté strictement positive, jamais mélangée à un sentiement de jalousie. Forrest veut protéger son amie, pas défaire son rival. Jamais Forrest n'est le rival explicite d'un des compagnons de Jenny. S'il la défend, c'est parce qu'elle est directement frappée. Sa réaction violente est quasi instinctive, elle n'est le fruit d'aucune rancoeur.

Le problème des modèles

On se souvient aussi que dans la théorie de la mimésis, la notion de modèle est importante - c'est le modèle imaginaire qui est à la fois example et rival. En particulier, Forrest va etre confronté à trois personnages principaux, outre sa mère : le lieutenant Dan, Bubba, et bien sûr Jenny.

Qu'advient de la notion de modèle pour le personnage de Forrest ? Il n'en a pas naturellement, puisqu'il ne subit pas la mimésis. Or les trois personnages satellites sont touchés par ce jeu de modèle. Jenny d'abord, de manière évidente, veut devenir une chanteuse populaire. "Ca t'arrive de rêver à ce que tu seras plus tard ?" "Ce que je serai plus tard ? Je serai pas moi ?" "Tu seras toujours toi, mais un autre genre de toi. Tu sais, moi je veux être célèbre. Je veux être chanteuse. Je veux être seule sur une grande scène avec ma voix, rien que moi". Jenny a comme modèle de mimésis une chanteuse populaire. Elle est dans le jeu de la mimésis humaine. Forrest, naturellement n'y comprend rien. C'est le même schéma avec les deux autres perosnnages. Bubba a pris comme modèle le capitaine de crevettier, une histoire de famille. Le lieutenant Dan, lui, suit les traces de sa famille, où au moins un membre est mort dans chaque grande guerre américaine. Le lieutenant Dan est en fait au vietnam pour se suicider, pour mourir avec ses hommes. Forrest l'en sauvera, de ce destin, et lui volera proprement son modèle. "C'etait mon destin et tu m'as volé mon destin". Réduit à l'infirmité, le lieutenant Dan est surtout privé de tout sens dans sa vie. Plus de modèle, plus d'horizon. Pire, il est exclu de la mimésis humaine, parce qu'il est clair que la société américaine n'a pas besoin d'un infirme. Cette déchirure est expliquée dans la scène de l'infirmerie, où le lieutenant Dan demande : "Tu m'as volé mon destin, j'étais le lieutenant Dan Taylor" 'Vous êtes toujours le lieutenant Dan". Mais un homme sans modèle ou sans capacité d'exercer sa rivalité n'a plus d'identité.

Forrest a-t-il un modèle familial ? Oui, et c'est plutôt un anti-modèle que sa mère lui a assigné : le fondateur du KKK, prénommé Forrest, "pour me rappeler que parfois, on fait des choses qui n'ont pas beaucoup de sens". Il est clair qu'aucun modèle ne pouvait avoir prise sur Forrest.

Une fois de plus, il faut dire avec force qu'être idiot n'implique pas l'impossibilité de se référer à des modèles. Forrest serait un idiot surréaliste si c'était le cas.

La volonté positive

Autre exemple de complète indépendance par rapport à toute forme de compétition : la course de 3 ans que Forrest entreprend à travers les états-unis, dans le but unique d'oublier - comme d'autres deviennent alcoliques. "Et ce jour-là, sans raison particulière, je décidai d'aller courir un peu". Or comment est-il possible de courir sans concurrence, sans modèle , sans but ? Cela doit paraître absurde, ou idiot. Un homme s'efforçant à faire le tour du monde en bateau en solitaire en moins de temps possible a du sens, parce qu'il a des concurrents et des modèles, autrement dit un but. "Ils ne voulaient que quelqu'un pouvait être assez bête que pour courir sans raison"."Quelqu'un m'a dit plus tard que ct un message d'espoir". En fait, Forrest a une raison effetive de courir, mais qui ne relève pas de la concurrence, d'un modèle qui lui servirait de moyen pour son action. Forrest est motivé par une raison purement interne, psychologique : il veut oublier.

Attardé ou amoral

A travers ces différents exemples, j'ai essayé de montrer que la spécificité de Forrest ne réside pas dans le retard mental. S'il fallait interpréter Forrest Gump comme un attardé mental, ce serait un idiot proprement anormal, parce que le manque d'intelligence devrait justement accentué le problème de la concurrence. Il faut plutôt dire que le QI est un prétexte dans ce film pour créer ce personnage. Imaginez devoir créer un personnage désengagé de la mimésis. Quel moyen utiliser ? C'est tout un problème. Ce personage créé risquerait toujours avoir une position par rapport à la mimésis, il devrait toujours avoir une morale. Refuser la mimésis, l'éviter, etc c'est toujours se définir par rapport à elle. Etre purement positif, c'est nemême pas la connaître. Le recours à l'incapacité intellectuelle à réaliser ces rapports de concurrence - incapacité qui dans le film revêt la forme du QI - est un tel moyen.

Conclusion

Forrest Gump propose une autre solution au problème de la violence via un personnage qui méconnait totalement la mimésis et ses effets, et qui semble ne pas avoir de réelle morale, par-delà le bien et le mal. Sortir de la mimésis est-ce sortir de la moralité ? Si l'effacement de la mimésis implique une amoralité, est-ce que cela ne signifie pas que la mimésis génère ce que nous appelons la moralité ? C'est à cette réflexion que Forrest Gump invite.

lundi 5 décembre 2005

Les émeutes dans les banlieues françaises - un schéma girardien? (I)

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Parmi les grands moments d'actualité de la violence, et même, de la violence de masse, il y a eu les émeutes dans les banlieuses françaises, suite à la mort de deux jeunes dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois, qui pensaient être poursuivis par la police, nous connaissons tous l'histoire racontée dans les médias. Nous connaissons aussi l'explosion de violence, le discours du Ministre de l'Intérieur, du Premier Ministre, et du Président de la République. Tout cette crise mérite évidemment un regard critique sur ce que les uns et les autres pensent être la source du problème. Un tel événement est une occasion appropriée à un test empirique de la théorie girardienne.

Il faudrait bien, dans un premier temps, relever les différents discours qui s'expliquent la naissance de cette situation. On peut rapidement en dénombrer quelques-uns : ceux imputant la responsabilité aux casseurs (position de Nicolas Sarkozy), ceux la reportant sur la politique de sécurité répressive, ceux (qui sont dans les mêmes dispositions) qui critiquent la politique sociale (notamment d'urbanisation) du gouvernement, ceux qui pensent que c'est une affaire de religion et de haine raciale (position de Finkielkraut), et ceux qui pensent que la responsabilité est collective, tout comme la violence, et se rapprochent donc d'une analyse girardienne de la situation.

Pour clarifier encore les positions différentes, on peut les réduire à deux camps :
- le camp de la responsabilité individuelle
- le camp de la responsabilité collective
Le premier considère que la violence trouve son origine dans la volonté de l'individu, et pense que la causalité des actions est uniquement directe. Selon cette perspective : si un individu n'avait pas jeté la pierre, alors il n'y aura pas du de violence. La cause de la violence s'envisage de façon directe : celui qui lance la pierre est la cause de la violence, point. Il en est donc responsable aux yeux de la lois que se sont donné les hommes.
Le second camp considère lui que la violence trouve son origine dans des dynamiques collectives qui sous-tendent tout fonctionnement social, et pense que la causalié (et donc la responsabilité) d'une action peut être indirecte. Selon cette perspective : si un individu jette la pierre alors on ne peut pas conclure qu'il en est le seul responsable. La cause de son geste peut trouver son origine ailleurs que dans une pure méchanceté, une nature "mauvaise", ou quelque chose de ce genre. Ce sera plutôt le contexte socio-économique, son degré d'éducation, de pauvreté/richesse, les pression psychologiques que la société fait peser sur le groupe auquel il appartient (groupe minoritaire brimé dans son identité par exemple), etc.

Le premier camp doit se cantonner, nécessairement, à supposer que l'individu violent agit soit par intérêt bien calculé (par stratégie, c'est-à-dire en envisageant une action sur l'action), et utilise donc la violence comme un moyen pour une fin, soit par mauvaise nature (il est haineux, ontologiquement violent), et vise donc la violence comme une fin en soi. Le second camp a un avantage direct sur le premier camp, qui est qu'il essaye de trouver une origine première ces dispositions individuelles : pourquoi un individu recourerait-il à la violence (plutôt qu'un autre moyen) pour parvenir à telle fin, et pourquoi la choisirait-il (plutôt qu'une autre) en tant que fin? Le premier camp, individualiste, ne peut répondre à ces questions.

Je ne vais pas rentrer dans cet article dans les détails des études sociologiques proposant des descriptions du contexte expliquant la flambée (sans jeu de mot) de violence dans les banlieues. Je vais plutôt m'attacher à relever une occurence bien précise de l'opposition de ces deux camps qui a récemment émergé dans la presse. Il s'agit d'un entretien d'Alain Finkielkraut, et des réactions à celui-ci par les journalistes du Monde et par Mona Chollet.

Bref rappel

Dans un article intitulé "La voix très déviante d'Alain Finkielkraut au quotidien Haaretz" (Sylvain Cypel, 24/11/05, Le Monde), on apprend que la position du philosophe concernant l'explication des "violences urbaines" est : il s'agit d'une révolte ethnico-religieuse, antisémite même. Il s'agirait de haine pure et dure. On trouve de nombreux extraits de ce texte sur le site du Monde Diplomatique (cliquez ici). Critiqué par la presse de façon virulante, menacé d'un dépôt de plainte en justice par un groupe antiraciste (le MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples), Finkielkraut s'explique, présente presque des excuses, arguant le fait que l'article du 24 novembre reprend des citations décontextualisées, privées de leur sens. Il ne se reconnaît pas dans celles-ci. Le MRAP retire sa menace de plainte. Mais la presse continue sur sa lancée : Finkielkraut serait-il naïf, voire schizophrène? Si l'on relit l'interview tout du long on s'apercevrait que l'article du 24 novembre n'avait pas tant biaisé le message original. Un article du 3 décembre de Robert Solé pose la question, une intervention de Nicolas Sarkozy le 4 soutient Finkielkraut (toujours dans Le Monde), accusant maintenant les critiques d'être les défenseurs d'une pensée unique augmentant le fossé entre eux et le monde...

Certes, la presse a bien relevé ce qu'il y avait de politiquement et d'intellectuellement incorrect dans les propos d'Alain Finkielkraut, mais on ne trouvait pas vraiment (du moins sur Le Monde, j'ai moins lu Libération à ce sujet) d'explication alternative : c'est comme si celle-ci était d'une évidence telle (Sarkozy mène une mauvaise politique, la répression c'est pas bon, etc.) qu'il ne fallait plus la justifier. On ne sait toujours pas exactement pourquoi Finkielkraut a tort, on sait juste qu'il a l'air raciste, lui-même loin des réalités sociales des jeunes de banlieues, etc. Bien sûr, il s'en défend, et je n'écris pas pour en juger, ici. Mais un élément pertinent de réponse se trouve chez Mona Chollet, sur son site "Périphéries".

Explication de Mona Chollet

Mona Chollet publie un article qui a pour objectif, d'une part, de recadrer les affirmations de Finkielkraut dans le cadre de sa pensée fondamentale, refusant donc de croire à l'excuse du "on a déformé mes propos". Ensuite, son article montre le glissement global de la politique vers la droite et elle déconstruit, par de nombreux exemples de positions intellectuelles, les failles de celles-ci. Elle renverse donc les discours (c'est pourquoi je dis qu'elle déconstruit) afin de remettre les choses dans l'ordre : cela s'impose pour les tenants du second camp (celui de la violence comme phénomène collectif) quand on voit, notamment, que Nicolas Sarkozy sort renforcé dans les sondages par cette crise, qu'il aurait indirectement (mais dont il serait donc partiellement responsable) créée par l'intermédiaire de sa politique répressive. L'argumentation de Sarkozy étant : "voyez, vous avez besoin de moi, vu tout ce qui arrive, ma position se justifie tout à fait, nous avons besoin de plus de répression encore, pour que cela n'arrive plus". L'argumentation "à la Chollet", si je puis dire, étant : "voici les raisons pour lesquelles il est justifié de penser que la politique menée a été une cause réelle des violences, et qu'il ne faut donc pas les renforcer mais bien les réviser". (Note : Mona Chollet ne dit pas ceci, je reprend juste une logique de discours que l'on retrouve chez elle et de nombreux autres intellectuels).

Mais, au passage, elle nous livre en filigrane une lecture, une explication causale, que l'on ne trouve pas dans la presse. Je reprend deux passages, les plus explicites, de son article :

A leur sujet, depuis septembre 2001, la machine à fantasmes tournait à plein régime; mais eux, dans leur réalité, leur banalité, dans leur situation d’éternels stigmatisés, de relégués «plus en danger que dangereux», on ne les voyait pas, on ne les entendait pas. Leur mutisme était à proportion de la pluie de discours qui les construisait comme boucs émissaires de tous les maux de la société française. [§4]
On aurait pu s’attendre à ce que ces vigilants gardiens de la mémoire des grands crimes du vingtième siècle soient particulièrement attentifs à dénoncer les mécanismes de construction d’un bouc émissaire qui les ont provoqués; au lieu de cela, on les voit contribuer avec zèle à cette construction, et cela donne la nausée. Que la révolte des banlieues et l’affaire Finkielkraut aient au moins permis de mettre au jour le discours de défiance et de stigmatisation qui a si longtemps prospéré en toute impunité, qu’il apparaisse enfin pour ce qu’il est aux yeux d’un certain nombre de gens, c’est la seule chose qui, dans ce contexte, nous remonte un tant soit peu le moral. [§14]

On retrouve dans ces deux citations un élément très clair de l'anthropologie giradienne, qui est bien entendu "les mécanismes de construction d'un bouc émissaire qui les ont provoqués". Ce que tous ces penseurs, nous dit Mona Chollet, n'ont pas mis en évidence, c'est la bouc-émissarisation d'une frange de la société française. Celle-ci a causé les violences. Pourquoi? La réaction des jeunes des banlieues aurait été celle-ci : un refus de se laisser désigner comme cause des maux de la société et victime à sacrifier pour les voir se résorber (les deux éléments nécessaires à la définition du bouc-émissaire). Comment ont-ils conscientisés cela? "On ne les voyait pas, on ne les entendait pas". Ces jeunes, "stigmatisés", étaient de facto placés par le reste de la société dans un état d'indifférenciation : ils n'étaient qu'une chose, cette image floue, vague, mais puissante que les autres portaient sur eux - un "jeune banlieusard". On sait, avec Girard, qu'une indifférenciation est la prémisse au sacrifice. Cela se joue ici à des niveaux plus symbolique, plus larges, mais la structure est la même : les jeunes des banlieues auraient constaté une chose dans la mort de deux de leurs concitoyens dans le transformateur électrique. Ces deux morts étaient des sacrifiés. Des victimes désignées d'avance par l'ordre des chose, lesquel était en train de s'installer durablement par la mise en place successive de politiques toujours plus à leur désavantage.

Ne pas réagir, dans ces circonstances, aurait été accepter d'être le bouc émissaire, accepter que, oui, de temps en temps, ce genre de chose arrive, après tout c'est la faute à ces jeunes-là (tout comme c'est toujours la faute du bouc émissaire). La violence, après tout, ne serait qu'individuelle. Non, auraient répondu les révoltés, non : ces choses là ne doivent pas arriver. Et la violence est collective. Evidemment, le camp 1, qui défend le contraire, aura vite fait de justifier sa position dans la différence religieuse, culturelle, ethnique. Or on sait le rôle que joue la différence dans le choix du bouc émissaire, de la victime. Les traits victimaires sont, comme par hasard, extrêmement évidents, et cités à foison, notamment par Finkielkraut : couleur de peau, langage, croyances différentes (et incommensurables avec celles de la société, la "vraie").

Le schéma girardien

On assiste donc, au travers de ce débat entre "finkielkrautiens" ou "sarkozyens" et "monacholliens" ou "girardiens", à une opposition entre deux schèmes qui se dessinnent très nettement une fois que l'on creuse leurs présupposés. Girard argumentant l'aspect fonctionnaliste du premier camp, et l'aspect génétique du sien. Qu'est-ce à dire? Le premier camp, je le disais, ne "remonte" pas plus loin que l'individu dans son explication des violences. Il doit soit présupposer un individu intéressé, soit un individu naturellement violent et haineux. La cause ultime est celle de l'individu (et de sa culture, évidemment). Le second camp remonte lui aux conditions partagées de la violence à l'échelle globale de la société, pour montrer que tout individu met en place et/ou subit des mécanismes (que s'attache à décrire l'anthropologie girardienne) régulant la violence. Dans le cas qui nous occupe, celui des émeutes survenues en france, l'explication des auteurs s'opposant au premier camp rejoint directement le schéma girardien. Mona Chollet en fait, dans son article, une illustration convaincante.

Cet exemple pris dans l'actualité tendrait donc à favoriser l'explication girardienne : d'un point de vue falsificationniste, la théorie mimétique résiste donc facilement à l'épreuve des faits. Il va de soi que cet article n'est pas exhaustif sur l'analyse des faits réels ni même de la diversité des positions intellectuelles qui les entourent. C'est pourquoi j'ai indiqué le numéro (I) dans son titre. En fonction des commentaires, je pourrai évidemment revenir, dans un (II) sur ce qui a été dit ici, en prenant en compte les critiques.

vendredi 2 décembre 2005

Fight Club (un film de David Fincher et René Girard).

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Fight Club est un film qui a marqué une génération lors de sa sortie. Premier film vraiment "altermondialiste", portant des (anti)valeurs déjà bien connues mais pour la première fois incarnées dans l'action, la transformation même d'un mode de vie. Chuck Palahniuk, l'auteur du livre adapté, ne cesse par ailleurs d'écrire sur ce thème de la transformation du social. A travers ses oeuvres le lecteur découvre les mécanismes d'une société décrite comme lisse et inhumaine par les anti-héros, qui passent leur temps à en relever les failles, pour les exploiter. Le(s) personnage(s) n'échappe(nt) pas à la règle, agissant comme un messie pour s'enfoncer au point de confondre sa propre existence avec un message adressé à... la société, lui-même. Le comportement du personnage central nous intéresse ici en tant qu'il prend sa source dans la volonté de révéler aux yeux de tous "des choses cachées" de cette société qui redéfinit l'identité des hommes et leur comportement grâce à un message consummériste très structuré. Dans ce film, on observe plusieurs "mouvements girardiens" qui donnent sens, une fois saisis comme tels, à ce qui, autrement, reste énigmatique pour la plupart des spectateurs. Parmi ceux-ci, la grande majorité des critiques de films l'ayant réduit à un pamphlet glorifiant l'immoralité.

*

Fight Club m'intéresse plus particulièrement pour la raison suivante : les actions du personnage principal ont pour objectif de sortir d'une société qui place les individus en concurrence, en conflit mimétique. C'est devenu un lieu commun, la "société de consommation" met les gens en concurrence et instaure une tyrranie du bonheur : il faut avoir et avoir toujours plus que les autres, pour être au top. L'identité de l'homme se confond, à l'extrême, avec son statut de consommateur. Puis que tous désirent les objets et/ou status mis en valeur par cette société, l'organisation de l'action humaine en son sein est essentiellement concurrencielle puisque basée sur le désir de mêmes choses. Le personnage principal, donc, tente durant tout le film de sortir de cette situation concurrentielle. Je vais essayer de montrer que le film peut se découper en parties distinctes qui montrent les évolutions de sa tentative, qui ne s'explique parfois que grâce à l'anthropologie girardienne, mettant en évidence les mécanismes qui font évoluer l'histoire.

Le présent article ne fait pas une analyse scène par scène du film, mais se contente de le décrire à gros traits, ce qui constitue une réduction avec le lot d'imprécision que cela comporte, mais l'analyse globale qui en résulte peut très bien être réinvestie à un niveau plus synchronique, localisé. Si des demandes vont en ce sens, je me ferai un plaisir de me mettre à la tâche d'une description ultime des scènes d'un point de vue girardien. Pour la commodité de lecture je nommerai le personnage incarné par Edward Norton "Jack", tandis que celui de Brad Pitt reste "Tyler Durden", même si au plan théorique il s'agit d'une seule et même personne.

Voici le choix que je pose pour découper le film. Il y a 3 parties :

  • La première partie s'étend du début du film à la rencontre avec Tyler Durden.
  • La deuxième partie s'étend de la création du Fight Club au "massacre du blond".
  • La troisième partie s'étend de la création du Project Mayhem (quand Tyler commence à recruter à la maison de la Paper Street) à la mort de Tyler Durden.

PREMIERE PARTIE

La première partie nous montre un personnage, Jack, pris d'insomnies, en proie à une crise existentielle profonde, questionnant tour à tour son travail, sa situation affective, le sens qu'il peut donner à son existence. Ce qui le définit explicitement c'est le fait d'être un consommateur. Membre d'une société de consommation, il doit en respecter les exigences. Celles-ci sont principalement une obligation de posséder toujours plus afin d'être mieux (la société de consommation réduit l'identité de l'individu à son comportement acquisitif), de conserver l'image du bonheur, d'être "complet", "parfait", de s'améliorer encore et encore selon des critères quantitatifs. Cet élément est donné dans la scène de déambulation dans l'appartement



et bien plus tard dans sa discussion avec Tyler Durden à la Lou's Tavern. Durant cette partie, Jack conscientise un état d'indifférenciation, et attribue à la société de consommation la fonction perturbatrice (il en fait son bouc émissaire, donc). C'est en effet parce qu'il est obsédé par son mode de vie que tout va mal. Cela nous est livré explicitement dans sa rencontre ultérieure avec Tyler Durden, mais transparaît assez clairement dans le fait qu'il retrouve la stabilité et le sommeil en fréquentant les groupes de parole. Il enclenche une sorte de rituel en fréquentant ces groupes de parole, car ceux-ci ont pour fonction de lever un interdit de la société de consommation,

à savoir le fait de devoir être heureux et parfait à tout prix - c'est en ce sens que je peux les qualifier de rituel, car un interdit est levé. Les groupes de paroles sont à l'encontre des exigences "normales" de la société : ils permettent de pleurer (opposition au bonheur, à la conservation de l'image de soi comme étant parfait, dans une vie complète et réussie), d'affirmer une différence au sein de la société (et résolvent donc l'indifférenciation originelle). Dans la crise d'indifférenciation que subit Jack vis-à-vis de tous les autres consommateurs, il perd en effet sa médiatisation au monde (dont son sommeil est un symbole), se retrouve dans une permanente immédiateté, symbolisée par son insomnie. Les institutions de la famille et du travail, bases de la société de consommation, cessent de fonctionner pour lui. Les groupes de paroles lui redonnent le sommeil, il accomplit donc un rituel en levant des interdits, et retrouve une état différencié, lui procurant une médiatisation de ses rapports au monde.

SECONDE PARTIE

La différenciation procurée par les groupes de paroles ne suffit pas à Jack, dont l'expérience est mise en échec par Marla. Le mécanisme est simple : Marla Singer crée une mimesis d'appropriation sur les groupes de paroles, elle et Jack se retrouvent en conflit. Cela nous est livré explicitement dans la citation "Elle me renvoyait à mon propre mensonge", et le fait qu'il s'imagine en train de la sermonner.

La création de Tyler Durden par Jack correspond alors à une puissante différenciation, tant le discours de Tyler est opposé à celui qui asservit Jack. Quand Tyler Durden lui demande de le frapper, il brise un interdit supplémentaire de la société de consommation, et sort du même coup du conflit avec Marla, puisque cela lui permet de se désengager des groupes de paroles. Le Fight Club, et le mode de vie qu'il implique, va plus loin dans la levée des interdits de la société modèle : de l'amélioration de soi on passe à la destruction de soi. Celle-ci est par définition anticoncurrencielle, puisqu'il ne peut y avoir de mimesis d'appropriation sur la disparition de soi. Le gagnant serait toujours le perdant. Au niveau purement logique, le Fight Club est la solution parfaite pour mettre fin à l'état d'indifférenciation causé par un mode de vie "devenu une obsession", la consommation.





Toutes les caractéristiques de la réunification d'un groupe lors du rituel sont là : de nouveaux interdits sont formulés, qui sont les règles du Fight Club.

Une nouvelle communauté est donc née. Celle-ci va donc logiquement entrer en crise si les interdits ne sont pas respectés. Selon les mécanismes girardiens, toute culture se caractérise par cette création de règles à respecter, et toute culture est menacée par leur non-respect. C'est effectivement ce qu'il se produit étant donné l'accroissement du nombre de membres. Le Fight Club entre en crise. (Les deux premières règles du Fight Club étant "il est interdit de parler du Fight Club, le nombre grandissant de membres indique la violation des deux premiers interdits).

Il doit se trouver un nouveau bouc émissaire. Pour rappel, la fonction du bouc émissaire est de trouver une explication à la crise, d'en être la cause, afin que sa suppression ramène le calme et l'unité de la communauté. Ici, la concurrence a émergé dans l'objectif de destruction de soi, car celui-ci prend une tournure institutionnelle, sociale : il ne s'agit plus de se détruire soi physiquement, le Fight Club évolue en "école des devoirs", Tyler Durden assigne des missions aux membres. Si chacun se détruit, c'est dans le fait qu'il agit contre la société dont il est un membre. Dans ces activités, Tyler Durden apprécie beaucoup le blond, qui devient le bouc émissaire de Jack (celui-ci l'affirme explicitement en disant "je suis le sentiment de rejet exacerbé de Jack"), qui le massacre, logiquement.



Etant donné qu'il est aussi le chouchou de Tyler, Jack a le sentiment que le blond est "meilleur" que lui dans la compréhension de l'esprit du Fight Club, qu'il y a un glissement de l'intérêt de Tyler de lui vers le blond. Celui-ci est choisi pour son trait victimaire apparent, sa blondeur, son air heureux au milieu de tous ces hommes plutôt moroses et sur le déclin. Le blond est conséquemment sacrifié. Jack dit "j'avais envie de détruire quelque chose de beau", une citation qui rend toute la tension polarisée sur le bouc émissaire.





Une nouvelle phase se produit alors, le bouc émissaire ayant été sacrifié, une nouvelle communauté émerge, dans le Project Mayhem.

TROISIEME PARTIE

Le mécanisme est encore une fois le même : une nouvelle communauté émerge du sacrifice du blond (maintenant défiguré, similaire aux autres dans leur destruction d'eux-mêmes, il cesse d'être "le blond", le beau du groupe, et perd donc son trait victimaire), le Project Mayhem a ses propres interdits, ses propres règles. Celles-ci, en imposant le silence quant au projet lui-même (la première règle étant qu'il est interdit de poser des questions a propos du Project Mahyem), ont pour objectif de radicaliser encore plus l'impossibilité de concurrence entre les membres : ceux-ci ne peuvent plus être en concurrence sur ce qu'est le communauté, sur sa "vérité", son esprit, sa nature. Conséquemment, si personne ne peut savoir quelle est la finalité de l'existence de cette communauté, elle ne pourra jamais entrer en crise. Personne ne pourra voler la vedette à un autre dans l'accomplissement des objectifs, puisque personne ne peut les préciser, les verbaliser. Le Project Mayhem est donc censé améliorer l'intention originaire du Fight Club. Celui-ci va néanmoins entrer en crise par le fait singulier que Jack et Tyler Durden sont une seule et même personne. La crise survient de la façon suivante : le créateur du projet, Jack, pose quand même incessemment, des questions. Son côté Tyler tente de lui faire comprendre. Ses paroles sont claires : Forget about what you know, forget about frienship, etc., qui sont des paroles visant à faire comprendre l'idée selon laquelle la création de conflit dans la communauté proviendrait du fait qu'il essaye d'en rester leader. La seule transcendance réside dans la non-existence de soi :

La scène du crash marque le début de la crise d'indifférenciation du Project Mayhem, en même temps qu'elle révèle l'intuition fondamentale de la fondation du Project Mayhem.

La phrase de Tyler "we almost lived near-life experience", au lieu de "near-death", montre le retournement total de la logique à la base du projet : la seule institution, la seule transcendance par rapport aux individus, c'est la mort. Le fait de mourir est la seule médiation possible au monde : si le fait de risquer de mourir équivaut à risquer de vivre, il est logique que la stabilité de l'institution médiatisant le rapport au monde des individus soit assurée. En effet, le fait de mourir de pourra JAMAIS cesser de fonctionner. Aucune crise ne peut affecter le fonctionnement de cette institution dans la communauté. Si mourir est le seul horizon régulateur de l'homme, il ne le perdra qu'en l'acquérant, et donc cette institution fonctionnera toujours. Elle assure donc la stabilité d'une communauté organisée autour d'elle. L'indifférenciation survient au même moment : en effet, Jack est resté lié à la communauté "Fight Club", ayant lui-même agi contre le blond de façon à la faire perdurer. Tyler, lui, évolue vers le Project Mayhem. Conséquemment, Jack entre en conflit mimétique avec Tyler : c'est-à-dire avec lui-même. Dans la scène de l'hotêl, Jack conscientise ce conflit, il retrouve plongé dans un état d'indifférenciation (Jack=Tyler).



L'un et l'autre n'auront ensuite d'autre occupation que d'essayer de se supprimer mutuellement. Finalement, Jack "gagne", et le film se termine sur l'image de ce qui symbolise au mieux la société de consommation, les buildings de banques et de sociétés financières qui s'écroulent. Jack/Tyler assiste donc finalement à l'accomplissement de l'objectif originel du Fight Club avec la différenciation qu'il impliquait. Le film ne continue pas plus loin l'histoire, que tout lecteur girardien aura soin d'imaginer en répétant les mécanismes que j'ai décrits.

CONCLUSION

Le film montre disctinctement comment se crée une communauté, une culture, comme la transgression d'interdits implique un sacrifice d'un bouc émissaire, et comment celui-ci donne naissance à une nouvelle communauté (définie par de nouveaux interdits destinés à assurer la stabilité des institutions faisant fonctionner cette communauté - par exemple dans la société de consommation, deux institutions sociales sont fondamentales, le travail et la famille, et ses interdits consistent en bonne partie à protéger celles-ci). Ce que Fight Club révèle aussi c'est que, malgré l'ingéniosité des nouveaux interdits instaurés successivement par le Fight Club et le Project Mayhem, un élément manque à la stabilité des communautés qui en émergent : le pardon. En effet, les membres ne résolvent les conflits qu'au travers du sacrifice, sans jamais envisager d'autre stratégie pour sortir du conflit mimétique.

Il y a bien entendu, comme je le précisais au début de l'article, des éléments non-thématisés ici, comme le personnage tout entier de Marla Singer. Son rôle ne change rien au mécanismes mis en jeu dans l'histoire, c'est pourquoi je n'en ai pas parlé, mais son personnage reste cependant une incarnation de cette même volonté de différenciation absolue dans un monde plombé par une exigence de normalité, de bonheur, etc. Cela explique la sympathie de Jack et Tyler pour elle. J'attends, au sujet des zones non explorées dans mon analyse, tous les commentaires les plus éclairés de nos chers lecteurs :)

Nous reviendrons Stéphane et moi dans un autre article de la catégorie "textes fondamentaux" sur le concept de pardon, en clarifiant en quoi il est un acte régulateur accomplissant la même fonction que le sacrifice, sans impliquer les aspect négatifs de celui-ci, à savoir la perpétuation à long terme de la mimesis d'appropriation, du conflit mimétique.

Quentin Delval

mercredi 16 novembre 2005

Les thèses de Girard dans "Le bouc émissaire".

Une version imprimable de cet article est disponible ici.

Cet article présente de façon synthétique et articulée les thèses défendues par René Girard dans son livre "Le bouc émissaire". Il s'agit d'une version courte et condensée de l'article déjà publié Introduction au bouc émissaire. Ce texte est une interprétation du texte de Girard, pas un résumé analogique. Il reconstruit la structure de l'argumentation de l'auteur.

La thèse de René Girard dans ce livre est de trouver le mécanisme unique expliquant le déclenchement et la résolution des persécutions collectives. Une persécution collective est définie comme des violences commises directement par des foules meurtrières à l'encontre d'un groupe minoritaire. Pour expliquer ce phénomène il faut :

  • 1. Caractériser les conditions de déclenchement de la persécution.
  • 2. Caractériser les conditions de son déroulement.
  • 3. Caractériser les conditions de sa résolution.
  • Montrer en quoi les points 1., 2. et 3. peuvent s'expliquer par un principe (mécanisme) unique.

*

1. Les causes de déclenchement des persécutions.

Il y a une cause qui explique génétiquement les persécutions : l'indifférencitaion. Depuis celle-ci on peut déduire la cause du déroulement, et celle de la conclusion de la persécution (qui seront 2. l'accusation et 3. les traits victimaires). Le mécanisme régulateur des persécutions est celui du "bouc émissaire", du "sacrifice", et son mécanisme explicatif est la mimesis d'appropriation.

l'indifférenciation

La cause du déclenchement de la persécution est l'aplatissement des ordres culturels, ou "état d'indifférenciation". Un état d'indifférenciation se caractérise par une perte de pouvoir des institutions sociales, une perte de leur légitimité, et un arrêt de leur fonctionnement. La conséquence directe de cela est un effacement des hiérarchies sociales : les institutions sont le garant des hiérarchies sociales, et d'une autorité qui les fait respecter. Quand cet ordre social est perturbé, cela signifie que les mécanismes de reconnaissance sociale ne sont plus effectif : l'identité sociale de chacun cesse d'être un donné. La raisons pour lesquelles chacun tient tel rôle particulier dans la société cessent d'être évidentes. Il y a donc une situation où "chacun devient le stric égal de l'autre, "le même" que n'importe quel autre membre du groupe". C'est un état d'in-différenciation entre les personnes. Un état de crise mimétique (Voir l'article sur "des choses cachées depuis la fondation du monde"). Pourquoi cela pose-t-il problème pour la société?

La première raison est que la fonction de médiation des conflits n'est plus remplie par les institutions : chaque membre du groupe se trouve confronté à tous les autres sans régulation extérieure. En d'autres termes : cette situation correspond à une situation de rituel où sont levés tous les interdits. (Voir l'article sur "des choses cachées depuis la fondation du monde"). L'indifférenciation est donc une situation éminement conflictuelle, donc menaçante pour la société.

La seconde raison est que l'indifférenciation signifie la fin de la culture. La culture est définie par Girard comme un système d'échange. Or la notion d'échange n'a de sens que si le système d'échange présente des différences donnant un sens à celle-ci. Dans un état d'indifférenciation, c'est-à-dire de "mêmeté" généralisée, l'échange n'en a plus aucun. L'indifférenciation met donc en péril la société par la situation conflictuelle qu'elle engendre.

Le seul dénominateur commun des hommes dans cette situation est leur désunion. Cette désunion provient du fait que les désirs ne sont plus médiatisés : le mécanisme de la mimesis d'appropriation fonctionne sans entraves. Les hommes sont plongés dans une situation d'uniformité au sein de laquelle ils vont valoriser toute possibilité de différenciation, puisqu'elle est le mécanisme permettant de sortir de la crise mimétique (Voir l'article sur "des choses cachées depuis la fondation du monde"). Cette résolution de la crise s'opère par la différenciation du groupe vis-à-vis d'une victime qui sera sacrifiée.

Note : il est à noter que Girard associe la cause du déroulement et de la conclusion de la persécution à celle de son déclenchement. Autrement dit la persécution ne se déclenche qu'avec l'apparition de l'accusation et des traits victimaires (développés juste après). Cette structuration nous semble cependant inutile dans la mesure où l'indifférenciation correspond à un état de crise mimétique, qui contient en elle-même les conditions de son déroulement et de sa conclusion, comme montré dans son anthropologie fondamentale.

2. Les conditions du déroulement de la persécution.

l'accusation

Ce que l'indifférenciation explique donc c'est qu'un état de crise des institutions fait émerger une situation de violence généralisée, qui suit le fonctionnement des crises mimétiques décrites par Girard dans son anthropologie fondamentale. Il reste à expliquer comment évolue la situation de crise. Structurellement, on retrouvera ici le même schéma que dans le déroulement d'un rituel, au sens défini par Girard.

L'accusation remplit une fonction précise : donner une valeur explicative au bouc émissaire concernant la crise que la société traverse. Pour que son sacrifice soit une résolution, il faut pouvoir croire qu'il est responsable de cette crise. En l'accusant, cela prend son sens. Les accusations seront donc logiquement liées à des crimes fondamentaux : aux interdits. Un bouc émissaire sera toujours, pour qu'il ait valeur explicative de la crise, accusé d'avoir transgressé les interdits.

Pour que cette accusation apparaisse sensée, il faut néanmoins un autre élément : pouvoir expliquer qu'un petit groupe soit responsable de la totalité de la crise. Cela se produit par le moyen d'accusations stéréotypées. Une accusation stéréotypée concerne un interdit fondamental : parricide, inceste, meurtre, etc. Ces interdits sont tellement puissants qu'ils ont une force explicative automatique. Ils polarisent automatiquement la violence sur celui qui en est responsable, car la transgression d'un tel interdit met la société même en danger. Le meurtre est un exemple évident. Il s'agit là d'un postulat empirique formulé par Girard.

3. Les conditions de conclusion de la persécution.

les traits victimaires

Ici aussi, une seule cause nécessaire et suffisante à la conclusion de la crise. Il suffit d'expliquer comment s'effecture la sélection d'un groupe minoritaire précis. Girard postule qu'elle ne se fait pas au hasard, mais selon des caractéristiques très précises. Ces caractéristiques sont les traits victimaires. Les traits victimaires sont définis comme des caractéristiques a-normales possédées par un groupe au sein d'une société. Cette anormalité a pour conséquence de faire subsister ce groupe hors de l'état d'indifférenciation : il est le seul à avoir conserver une reconnaissance sociale au sein de la crise mimétique. Il peut s'agir d'une différence culturelle, physique, ou même de réputation, peu importe.

La polarisation de la majorité contre la minorité est alors automatique et suit les règles de résolution des crises mimétiques. Le groupe sélectionné pour ses traits victimaires est symboliquement l'antagoniste mimétique. Il est l'obstacle à l'obtention de la ressource désirée : la différenciation. Son élimination constitue donc une résolution du conflit et un retour à la normale. Le mécanisme victimaire est alors totalement respecté. La résolution de la crise prend donc place dans le massacre de la minorité, qui fait office de sacrifice. (Voir l'article sur "des choses cachées depuis la fondation du monde".)

La persécution se résorbe donc dans le massacre d'une minorité, qui tient lieu de sacrifice d'un bouc émissaire. Puisque ce groupe minoritaire a reçu valeur explicative de la crise d'indifférenciation grâce aux accusations, son massacre est une condition suffisante à recréer des conditions de différenciation sociale. La société éprouve alors la reconnaissance du pouvoir du bouc émissaire restaurer une unité perdue, et s'attachera, dans cette nouvelle union, à remettre en route les institutions garantes des interdits censés empêcher de telles crises.

4. Le principe explicatif des persécutions.

la mimesis d'appropriation

Le principe unique permettant d'expliquer le démarrage d'une persécution quand une crise d'indifférenciation traverse la société, c'est la mimesis d'appropriation. Une indifférenciation résulte dans l'effondrement du fonctionnement des institutions sociales. Logiquement, cela correspond comme nous l'avons précisé plus haut, à une situation de crise mimétique, où les interdits sont levés. Ainsi qu'il a été montré dans l'anthtropologie fondamentale de Girard (Voir l'article sur "des choses cachées depuis la fondation du monde".) la mimesis d'appropriation engendre le conflit lorsque la fonction médiatisante des interdits disparaît.

Le mécanisme unique expliquant le déroulement, toujours semblable, des persécutions, est celui du bouc émissaire. Le bouc émissaire est la victime choisie (voir points 2. et 3.) dans le rituel. Il y a ici un apport théorique de Girard par rapport à la description des rituels qui se déroulent à l'intérieur d'un sous-groupe de la société : la victime n'est plus choisie au hasard. Il ne s'agit plus ici d'un simple mécanisme de substitution des antagonistes : la victime doit prendre un sens au niveau social entier, on doit pouvoir expliquer en quoi sa suppression a pour fonction un retour à la normale. Autrement dit pouvoir justifier sa capacité à expliquer les maux à l'origines de l'indifférenciation. Le fait de conceptualiser la victime comme bouc-émissaire permettra de comprendre pourquoi elle joue un rôle si particulier dans la création de l'ordre social. Nous envisagerons dans un prochain article la fonction ambivalente du bouc-émissaire, expliquant sa puissance, qui est celle, pour la société, d'être à la fois responsable des maux et des solutions à ceux-ci.

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