La philosophie effective chez René Girard

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jeudi 2 mars 2006

Violence individuelle ou violence collective.

Une des questions soulevées dans l'article sur les émeutes dans les banlieues françaises était celle de savoir si l'on pouvait qualifier la violence d'individuelle ou de collective. J'avais soulevé l'idée selon laquelle l'anthropologie girardienne enracinait tous les phénomènes de violence dans le collectif. Cette question mérite cependant un développement à part entière étant donné les conséquences que la résolution de celle-ci entraîne à l'égard d'une théorie sociale.

Développement de l'argument dans l'anthropologie

Il y a, en particulier, une citation qui reprend l'essence de l'idée selon laquelle la violence est toujours collective :

Pour sortir de la violence, il faut, de toute évidence, renoncer à l'idée de rétribution ; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c'est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l'on sait... Les hommes s'imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d'une première violence qu'elle renvoie à son point de départ, ce renoncement-là n'est qu'une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C'est donc au droit de représailles qu'il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité : Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l'équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. (Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Grasset, pp.221-222.)

La structure de l'idée est la suivante : tous les rapports humains sont mimétiques. Cela signifie que la violence est vide d'objet : la violence se structure autour d'une imitation réciproque des antagonistes. La violence ne se déclenche donc pas à cause de l'objet proprement dit, mais du rapport qu'entretient un sujet avec un autre proche de cet objet, qui n'est qu'un médiateur. Le sujet ne détermine pas directement sa préférence pour la violence. La violence ne surgit pas directement d'un sujet humain de façon spontanée : elle est toujours médiatisée. La violence n'a pas de sens sans cela : si le sujet n'est pas médiatise, c'est-à-dire si il ne passe pas par un détour envers autrui, son action violente ne la mène à rien, elle ne produit pas de sens. Elle est toujours (en) opposition à. Il en découle nécessairement que penser que la responsabilité de la violence incombe uniquement à un sujet déterminé est un jugement faux. On ne peut pas penser que "s'il n'avait pas agi, alors il n'y aurait pas eu de violence", comme si la source de la violence résidait uniquement dans la tête de telle personne, qui, par sa nature monstrueuse, se plaît à être violente. C'est la raison pour laquelle répondre à la violence pour la violence ne fait que créer l'escalade, et que la perspective même de la destruction totale de l'autre ne peut être une fin, puisque l'autre entrediendra toujours des relations avec des personnes qui ne sont pas a priori des opposants mais le deviendront après le sacrifice de la victime.

En termes de politique sociale et de compréhension de la violence et de ses solutions, toute forme de répression dite "de droite", que l'on pourrait caractériser comme la réaction du ministre français Sarkozy lors des émeutes, n'a aucun fondement réel. Elle se méprend sur les solutions de la violence. Peut-être est-ce cependant une volonté de la maintenir ? Nul ne peut le dire à la place de celui qui défend une politique. Mais si la perspective est celle d'une régression de la violence à l'échelle globale de la société, la répression directe n'a aucune valeur, car elle reste immédiate

Le problème de l'éducation

Les défenseurs d'un telle politique ont coutume de répondre par un argument qui a une certaine force rhétorique : la répression n'est-elle pas nécessaire à l'éducation, et, partant, ne se justifie-t-elle pas dans les cas où les interdits, les lois, sont violés ? Dans cette perspective, la réponse de la répression lors des émeutes dans les banlieues française n'est qu'une façon de "donner une leçon" aux émeutiers et leur montrer que ce n'est pas bien de faire ce qu'ils ont fait : il n'ont qu'à agir en citoyens et voter le changement. Cet argument repose sur un amalgame entre deux types de répression : la répression immédiate et médiate.

Il est exact de placer une forme de répression au sein de l'éducation : le respect de la règle n'a aucun sens sans la punition lors de la violation de celle-ci. En cela nous sommes tous soumis à une forme d'éducation pavlovienne. Cependant une différence de taille sépare une telle répression de celle pratiquée par les forces de police dans la rue : l'éducation se fait toujours dans un cadre, l'école, la famille, qui est un lieu de médiation des rapports humains, ce sont des institutions sociales. Placé dans un tel cadre, celui qui subit la répression n'est pas confronté à la perspective de sa disparition, de son sacrifice à l'issue du rapport violent qui l'oppose à une forme d'autorité. Il sait que cela fait partie d'une logique institutionnelle, il sait que le sens de cette répression est une conformité avec l'institution qui essaye d'appliquer ses règles en suivant un principe de justice. C'est-à-dire sans exclure : le concept d'apprentissage présuppose que la punition a pour horizon une amélioration de l'individu, pas sa disparition. Dans la rue, c'est très différent : quand un policier lève sa matraque ou son flash-bang, le cadre institutionnel est difficile à percevoir. Il prend corps dans l'uniforme, qui rappelle que le policier est un agent, c'est-à-dire un outil du système à faire respecter des interdits essentiels à la sauvegarde du collectif. Mais la perspective d'une répression policière prend rarement la forme d'un punition ayant pour objet d'éduquer, d'améliorer l'individu frappé. Car cette violence physique est immédiate. Elle n'est médiatisée par rien de tangible, si ce n'est la loi, incarnée par le tribunal. Cependant le tribunal n'est pas dans la rue au moment des violences. La perception de cette violence pour le violenté ne passe pas par une prise de conscience du système dans lequel il se trouve.

L'éducation suppose une violence médiate, la répression une violence immédiate. La violence immédiate renvoie à une responsabilisation individuelle qui n'a pas de sens anthropologiquement. Affirmer qu'un individu est seul responsable peut avoir un sens politique pour servir d'autres desseins que celui de mettre fin à la violence et l'exclusion. Mais si c'est cela le but d'une politique sociale, il faut alors assumer le caractère toujours collectif, et donc médiatisé, de la violence, et penser ses solutions en termes médiats également. Répondre de façon immédiate à un processus médiat ne permet pas sa résolution.

dimanche 26 février 2006

Illustrations du mécanisme victimaire dans le quotidien - II

Sans piocher directement dans la presse, on peut trouver une foule d'exemples dans la vie quotidienne du fonctionnement de la société autour du mécanisme victimaire, c'est-à-dire autour de la nécessité de la différenciation. Dans l'anthropologie girardienne, pour rappel, ce mécanisme est à la source de la production même des institutions de la société. La culture se développe sur base de cette exclusion qui permet à un "tout" de prendre conscience de lui-même en tant que groupe uni. Uni contre la victime.

Je propose d'en citer trois :

  • La mode.
  • Le sport (compétitions).
  • La télé-réalité.

La mode reste une énigme pour beaucoup d'entre nous, qui nous demandons pourquoi la diversité des vêtements enflamme tellement certains de nos congénères qui y investissent une grande partie de leurs ressources. La haute-couture nous semble alors encore plus absurde, elle ne se porte même pas! Comment se fait-il que la mode se soit instituée dans sa forme actuelle et qu'elle rassemble tellement d'humains autour de son fonctionnement? Ce fonctionnement est étrange : des marques décident de produire du vêtement, et le public s'y adapte et l'achète, les consommateurs ne déterminent même pas comment seront les vêtements. Cet étonnement disparaît quand on associe la mode avec sa fonction de différenciation qu'elle permet à tout un chacun. La recherche de style par le vêtement correspond simplement à la nécessité pour chacun de ne pas rester indifférencié dans son apparence vis-à-vis des autres membres de la société. Elle produit de l'ordre social, le mécanisme victimaire s'exécutant dans l'opposition entre ceux "qui sont à la mode" et ceux "qui ne le sont pas". La mode souffre cependant d'un effet pervers du système capitaliste moderne actuel, qui la rend accessible à un nombre toujours plus grand de personnes. Etre à la mode perd de plus en plus de son sens parce que finalement, tout le monde l'est : créer de la diversité dans l'apparence devient accessible à tous ou presque. On en arrive à une situation où ceux qui ne sont pas à la mode sont simplement ceux qui n'en ont pas envie. La réponse culturelle à cette situation a été de créer la haute-couture, qui a intégrer un mécanisme de défense ingénieux : elle ne se porte pas. Il n'y a donc plus aucun risque qu'elle se retrouve accessible à tous : elle n'est que pur outil de différenciation entre ceux qui sont dans ce milieux et les autres.

Le sport dans sa forme occidentale, unique parmi les civilisations présentes sur le globe, fonctionne sur le même principe. Il s'organise en compétitions de grande ampleur : tournois de tennis, de foot, de vélo, de voiture... Il y a les classements mondiaux, nationaux, qui donnent la hiérarchie des joueurs. Il y a la formation de groupes de fans, de supporters, qui entourent ensuite les joueurs et structurent tous les rapports des spectateurs. Il s'agit partout de voir dans le sport une compétition, une opposition directe, dont le principe est celui de la sélection du meilleurs, de la disqualification des autres. Leur sacrifice symbolique, en somme, qui donne sens à la position du leader incontesté. Il faut réaliser que c'est une situation exceptionnelle : nous créons délibérément le conflit, l'opposition entre deux équipes, deux joueurs... mais qui ne se résoud jamais dans la violence, mais bien dans la sélection qui est son équivalent symbolique. Les autres civilisations du monde ne le font pas. Et c'est cela qui aide à révéler le caractère sacrificiel du sport : si elles ne le font pas, c'est parce que cela revient à créer le conflit délibérément, sans assurance que cette infraction aux interdits fondamentaux de la culture (qui s'efforce d'éviter le conflit) ne va pas dégénérer. Si le sport n'était pas sacrificiel et donc structurellement violent, il n'y aurait aucune raison pour que les autres cultures le refusent.

La télé-réalité est aussi un domaine où la structure sacrificielle est très claire, et dont la plupart des gens se demandent pourquoi elle a tant de succès. Il est fréquent d'entendre des remarques similaires à celles portant sur la mode : ceux qui regardent sont bêtes, c'est débile, abrutissant, sans intérêt. Il n'y aurait aucune autre raison qui expliquerait le succès des émissions comme le Loft, la Star Academy, la Nouvelle Star, L'île de la tentation, Koh Lanta, etc. Le point commun qui relie toutes ces émissions est le principe de sélection, d'exclusion de tous les participants sauf d'un qui remporte la victoire. La forme change mais la structure est celle-là, et c'est la même que pour les exemples qui précèdent. Le sens de ces émissions dépend de cette sélection, pas de ce qui s'y passe dans les faits, qui ne sont qu'un prétexte à la sélection. Il ne faut donc pas se reporter au contenu pour en saisir le sens, mais à leur forme sacrificielle. Si tant de personnes s'y intéressent, c'est tout simplement parce que ce mécanisme est fondamental chez l'humain pour la constitution de son identité, et qu'il fait toujours sens quand il se produit. De ce point de vue la Star Academy est équivalente à Fight Club, ou L'Etranger, ou Les Misérables, bref, à toute oeuvre littéraire qui exploite ce mécanisme.

Voilà, vite dit, comment une lecture sacrificielle, donc anthropologique, peut donner un sens direct à des formes culturelles apparemment différentes et souvent incomprises dans leur essence. A quoi sert la mode, à quoi sert la télé-réalité, ... Il faut se départir du réflexe consistant à supposer une forme de débilité ou d'irrationnalité dans leur succès. Si le sport nous paraît moins énigmatique ce n'est pas parce que nous comprenond mieux le mécanisme dans son cas et que nous jugeons que les autres exemples n'ont rien à voir avec celui-ci. C'est parce qu'il se présente sous la forme de l'efficacité de l'humain qui dépasse ses limites et que la logique de l'efficace est mise en avant par notre culture moderne, qui essaye de dissimuler le mécanisme sacrificiel derrière elle.

Tous ces domaines ont en commun la création d'un rapport concurrentiel direct permettant une issue dans la différenciation dans une forme symbolisée de sacrifice. La lecture sacrificielle de ces productions culturelles permet de les réintroduire dans une logique de la production du social en leur donnant un sens précis et une place précise.

vendredi 20 janvier 2006

Illustrations du mécanisme victimaire dans le quotidien - I

Dans les intentions fondatrices de ce blog il y a notamment la volonté de rapporter des occurences des mécanismes décrits par Girard dans son anthropologie fondamentale, principalement celui de la victime émissaire, dont la fonction est de stabiliser le groupe dans une unité toute entière opposée à un antagoniste unique, le bouc émissaire, qui subit alors la violence du groupe, totalement exclu. A notre époque cette exclusion fait, si on veut, office de sacrifice symbolique, puisqu'on ne brûle plus les gens sur la place publique en toute impunité. Je propose donc à titre purement illustratif quelques références piochées dans la presse et internet en général, dont la vocation est simplement de rendre visible la mise en oeuvre de ce mécanisme à des niveaux divers. Les exemples repris ici ont donc tous en commun la même structure sacrificielle, le même mouvement vers l'exclusion.

A titre indicatif : je ne met que les url pour les articles parus sur www.liberation.fr et www.lemonde.fr et les blogs de privés car ils restent pour le moment disponibles gratuitement. Mais les quotidiens rendent les archives payantes assez rapidement, donc si un lien est brisé vous pouvez m'en avertir en m'envoyant un email.

Premier exemple

| Lien vers l'article de presse |

Le premier exemple est le plus explicite et constitue presque un événement "taillé sur mesure" pour illustrer le mécanisme. Bien que les exemples proposés ici le soient un peu au hasard (en réalité, il y en a chaque jour tellement que la sélection est forcément arbitraire) celui-ci est particulièrement clair. La victime est accusée de maux qui dépassent sa simple responsabilité, le village entier s'en prend à lui de façon quasi unanime. Des rumeurs courent, il fait l'objet d'incarcérations répétées injustifiées. Les commentaires des "acteurs" de l'histoire sont limpides : "il n'y avait que ça à faire...". La fonction du bouc émissaire est remplie, il doit nécessairement être sacrifié (tué), la communauté y voit une nécessité absolue pour résoudre les tensions. A tel point que même devant l'intervention de la justice, les habitants semblent ne pas réaliser qu'il s'agissait d'un crime (fin de l'article : personne ne parle de l'inculpation d'un voisin...).

Deuxième exemple

| Lien vers l'article de presse |

Le second exemple est moins directement lisible parce qu'il montre en creux un fonctionnement du mécanisme à plusieurs niveaux, qui se mélangent. Dans cet article qui concerne l'agression par coups de couteau d'une enseignant en France, on peut déceler, bien évidemment, le phénomène de repli de la classe d'élèves qui prend l'enseignante en victime émissaire, mais aussi le comportement de l'institution qu'est l'Education Nationale qui en fait autant. C'est d'ailleurs ce que lui reproche directement l'enseignante en affirmant qu'elle n'en veut pas à son agresseur. Voir que le professeur est aussi désigné comme victime par l'institution est difficile parce qu'au niveau plus global de la société, ce sont les élèves des "zones sensibles" qui sont bouc émissarisés, les "jeunes de banlieues". Il se trouve que ces derniers sont, dans le cadre de l'école, associés à celle-ci. L'école elle-même est constituée par eux. La direction de l'école ne répond pas aux avertissements de l'enseignant ("elle est bien bonne celle-là!"), ce qui est un sacrifice indirect de celui-ci par la direction. La personne qui apporte le conflit potentiel est indirectement désignée comme l'enseignante : si elle ne se plaint pas, la situation n'existe pas. Plus généralement le fait que l'enseignante se sente en coupure totale par rapport à sa hiérarchie témoigne de cette situation. J'admets cependant que cet exemple est complexe et porte à discussion mais c'est précisément ça aussi qui fait son intérêt.

Troisième exemple

| Lien vers l'article de presse |

Cet exemple est assez simple puisqu'il reprend le fonctionnement basique de toute idéologie d'extrême-droite. Nous en avons simplement une illustration supplémentaire, qui montre que toutes leurs actions sont animées par ce principe unique. Réaffirmer l'unité du froupe (frères de sang) en opposition aux autres dont la simple existence est tenue pour responsable de la misère des premiers ("l'état dispense des aides mirobolantes aux pays pauvres en oubliant la misère des européens", etc.). Le lien de cause à effet est placé sur un autrui désigné en fonction de son caractère étranger. Le schéma est assez clair.

Quatrième exemple

| Lien vers l'article de presse |

Un article qui, suivant le précédent, montre qu'il n'y a pas de favoritisme entre les classes sociales pour recourir au mécanisme du bouc émissaire, d'ailleurs cité explicitement dans le texte (le cas de Alain, bouc émissaire, sujet de tellement de railleries qu'il est en échec scolaire et devra quitter l'établissement à la prochaine rentrée - le sacrifice a bien lieu). La formation du groupe passe directement par l'exclusion des bouc émissaires désignés en fonction de leur trait victimaire, leur origine sociale. On retrouve également la bouc émissariation de la part de la hiérarchie de certains enseignants (on avoue ne pas comprendre comment de tels professeurs sont habilités à enseigner, etc.). A noter dans cet article, donc, la révélation explicite du mécanisme quand l'enquêtrice affirme que ces exclusions ne troublent en rien le fonctionnement de l'établissement mais permettent au contraire celui-ci grâce à ces moments d'exaltation.

Cinquième exemple

| Lien vers l'article de blog |

Un exemple trouvé chez un privé qui tient un blog parlant (entre autres) de ce qu'il se passe dans le monde médical, qui est bien entendu un lieu privilégié des mécanismes d'exclusion. Dans le cas présent on observe sans surprise la réaction du maire de village face à la demande d'achat de concession pour l'ensevelissement d'une personne handicapée mentale qui vient de décéder. Son refus est en parfaite concordance avec le rejet sur la victime émissaire (l'handicapée) de maux qu'elle pourrait dispenser à la communauté entière si on l'y acceptait, et donc avec la nécessité de l'en garder loin, y compris quand il s'agit de sa tombe. On attribue souvent aux handicapés la responsabilité de désordre sociaux dont ils sont en fait incapables d'être la source (cf. le premier exemple de cet article également). Les réactions du maire sont sans équivoque : "Vous voulez l'enterrer dans le cimetière? Avec les gens???", il y aussi "les maladies, les germes, tout ça", dont on doit protéger "les gens normaux". Exemple limpide, une fois de plus.

Les exemples de ce type se retrouvent à l'infini, partout. Il suffit de consulter les rubriques "société" des différents quotidiens pour trouver les plus explicites, chaque jour. J'en remettrai de temps en temps. Les rubriques "international" sont aussi porteuses de ce mécanisme, notamment, aujourd'hui, sur le refus des USA à prendre au sérieux le message de Ben Laden. | Lien vers l'article | Les citations sont claires encore une fois : "Nous ne négocions pas avec les terroristes. Nous devons les détruire. C'est la seule façon de les traiter". On retrouve toutes les caractéristiques de la bouc émissarisation : responsabilité de tous les maux sur l'autre, nécessité absolue de sa disparition, etc. Ce n'est qu'un exemple, il suffit d'être attentif pour voir le schéma presque partout.

Tous les commentaires et questions sont les bienvenu(e)s.

vendredi 6 janvier 2006

La fonction des prisonniers dans la société.

| Une version imprimable de cet article est disponible ici. |

Dans cet article je propose de poser la question de la fonction de la prison comme institution sociale, et par extension du rôle que jouent les prisonniers, que ce soit de courte ou de longue durée, dans la société. La question peut se formuler comme ceci : la prison a-t-elle un sens dans la préservation de l'ordre public, l'amélioration de la qualité de vie globale de la société, de dissuasion, et enfin de calmant pour ceux qu'on y envoie? L'hypothèse que j'avance est que non, mais qu'elle remplit une autre fonction, que l'on peut traduire, un termes girardiens, par fonction sacrificielle symbolique (et, en fait, dans une certaine mesure réelle).

Je vais rester assez général pour ne pas rallonger l'article, en attendant les réactions éventuelles de lecteurs pour préciser certains points. Pour traiter la question, il me semble qu'il faut dans un premier temps définir ce qu'est la prison, sa fonction, ensuite formuler la critique, et la justifier en regard des thèses girardiennes.

La fonction de la prison

Plusieurs rôles sont explicitement attribués à la prison, dans les textes légaux et dans les esprits des citoyens. Le premier est de punir l'individu lorsqu'il a enfreint des règles fixées par la société, en ceci que ces règles assurent un bon "vivre-ensemble". Autrement dit, la prison a pour fonction dans ce cas de rétablir une situation de justice. On ne peut pas tirer avantage de la transgression des règles, la prison étant cet outil de punition à l'égard de ceux qui le font néanmoins. Par extension, la prison est aussi censée être un élément dissuasif de la transgression des règles, et donc assure potentiellement une stabilité du social, puisque le social est basé sur le respect de ces règles. Ensuite, la prison est supposée avoir un effet sur les individus qui y sont envoyés : elle les empêche de continuer à transgresser les règles, puisqu'ils sont enfermés. Elle leur permet aussi de réfléchir à ce qu'ils ont fait et donc de se repentir et de repartir sur des meilleures bases... la prison est souvent vue comme l'occasion pour l'emprisonné de réaliser qu'il a dévié du droit chemin et faire son mea culpa, son autocritique. La prison aurait alors une fonction curative. Enfin, la prison a aussi un effet supposé sur les individus qui n'y sont pas, qui est de les rassurer. Sur le fonctionnement du système, sur leur sécurité, etc. Elle aurait donc une fonction psychologique stabilisatrice.

Mon hypothèse est que la prison ne réalise pas ou très imparfaitement ces différentes fonctions, qui ne sont qu'un voile devant la réelle signification de cette institution. Lui attribuer ces fonctions contribuerait en fait à méconnaître un rôle essentiellement symbolique qui s'explique par l'anthropologie girardienne. Je voudrais aussi montrer que comprendre le passage de ces fonctions à celles qui sont révélées par la théorie girardienne implique le passage d'une vision de la violence comme individuelle à la violence comme collective, tout comme je l'ai expliqué dans l'article sur les banlieues [ lire cet article ].

Pourquoi ces fonctions ne sont-elles pas réalisées

Je propose plusieurs arguments, dont certains jugeront qu'ils sont peut-être trop partiels, pour expliquer en quoi les fonctions qu'on attribue à la prisons n'en sont pas vraiment, et les implications sur les prisonniers. Premièrement, envisageons la fonction de justice, qui établit les conditions de paix sociale, ainsi que de dissuasion. Un élément simple me semble contredire directement l'idée selon laquelle la prison est un élément de justice : en emprisonnant un homme, on crée aussi de l'injustice, par exemple pour les personnes qui étaient dépendantes de lui (ses enfants, sa femme, sa famille...). L'établissement de conditions de justice ne peut donc se concevoir comme un absolu. Ensuite, la dissuasion : outre le fait que les statistiques ne cessent de montrer que ni l'augmentation des peines ni le nombre de places de prison disponibles ne contribuent à faire baisser le taux de criminalité/délinquance, un élément explique que la prison ne dissuade pas. La psychologie du délinquant, c'est-à-dire étymologiquement celui qui défait les liens (avec le social), est qu'il ne se fera jamais prendre. A la base de tout acte de transgression, il y a cette idée d'impunité, de chance, ou de surpuissance qui anime le transgresseur. La prison est toujours cet endroit où vont "les autres". C'est d'ailleurs un élément logique par ailleurs à sa véritable fonction que j'explique ensuite. J'en viens, secondement, à la fonction curative de la prison sur les individus : celle-ci devrait leur permettre de "prendre conscience" de leur situation, de leur donner l'envie d'être meilleurs pour ne pas y retourner. La prison n'est cependant malheureusement pas le cadre approprié à ce genre de réflexion, dans la mesure où elle n'est envisagée que comme un lieu de répression et pas de prise en charge positive de l'individu (pas d'éducation organisée en prison, de support psychologique sérieux...). En troisième lieu, la prison a-t-elle un effet de protection des citoyens contre les individus qui y sont enfermés? Tant qu'ils y sont, oui. Mais un prisonnier ressort toujours de prison, et rarement en tant qu'homme meilleur. Il est d'autre part curieux de supposer qu'un homme se refera à la socialisation en l'excluant dans une cellule de quelques mètre carrés pendant un certain laps de temps. Enfin, dernière fonction, la stabilisation psychologique pour les citoyens libres, qui est probablement la seule à être pleinement remplie, et qui révèle, en réalité, la véritable fonction de la prison.

Fonction de la prison sous l'angle girardien

Si ces fonctions ne sont pas remplies - et outre mes arguments, comme je le disais, les statistiques indiquent depuis longtemps son inefficacité sur ces différents points - pourquoi la prison se maintient-elle comme pierre angulaire du système de justice sociale? Cette phrase pourrait surprendre : la prison comme pierre angulaire? Dans l'ordre des choses, oui, mais, précisément, toute son habileté est de se faire oublier... La prison ne fonctionne le mieux que lorsqu'elle est invisible, ou plutôt lorsqu'elle fait disparaître ceux qu'on y enferme. Il s'agit d'un sacrifice symbolique. Je m'explique.

La prison a pour effet de réel de rassurer les citoyens "qui n'ont rien à se reprocher". Elle prend en charge les "autres", ceux qui ont transgressé. Et les enferme. Point. Ce mécanisme me semble très clairement être celui de reproduction de bouc émissaires au niveau global de la société. Les prisonniers ne sont pas, une fois catégorisés comme tels, des êtres humains égaux vis-à-vis de leurs pairs. Ils deviennent des exclus "par nature". Il ne s'agit plus d'hommes qui purgent une peine, mais bel et bien d'être voués au sacrifice symbolique, à l'oubli, la disparition. Qui se soucie de ce qui leur arrive derrière les murs? Voyons les différentes caractéristiques de cette bouc émissarisation.

  • Dans l'emprisonnement, la responsabilité de la transgression est attribuée à l'individu. La compréhension de la violence qui anime le système est donc centrée sur une explication de la violence comme issue des individus, ce qui correspond précisément à la fonction que doit remplir un bouc émissaire.
  • Par conséquent, on doit attribuer au prisonnier cette étiquette d'exclu par nature de la société. Une fois qu'on a été prisonnier, c'est-à-dire rendu responsable des maux de la société dans son ensemble et puni par elle, on reste cet exclu. Derrière le prisonnier, socialement, il y a l'image du monstre. Qui justifie rétrospectivement sa place dans la prison, car que faire d'autre avec lui? Il est une caractéristique du bouc émissaire que la société ne voie aucune autre alternative envers lui que le sacrifice, ici symbolisé par l'emprisonnement, qui le fait littéralement "disparaître" du social.

Par conséquent, on comprend les fonctions illusoires de la prison, et ce qui les sous-tendent :

  • Il est logique que l'on pense que la fonction de stabilisation soit automatique, que les conditions de justice soient absolues. En effet, puisque le délinquant ou criminel est un bouc émissaire, les conditions de justice sociale ne peuvent plus se conjuguer avec son inclusion dans le social.
  • Il est logique que l'on ne se préoccupe pas de la socialisation concrète du prisonnier (l'éducation etc.) puisque le concept même de "futur" pour celui-ci n'a pas de sens. Il est juste sacrifié.
  • Il est logique que l'on suppose un élément de dissuasion à la prison, puisque cela équivaut pour l'individu à se sacrifier : on pense donc que seuls les êtres "par nature" délinquants seront concernés par elle. On présuppose à la base de l'idée de dissuasion que la prison ne concerne que les "non-citoyens", ceux pour qui elle est nécessaire. Les autres.
  • Il n'y a aucune identification, compassion, envers les citoyens pour les prisonniers, dont on ne sait en général rien des conditions de détention, ce qui permet cette stabilisation psychologique globale.

Une fois qu'on a compris la logique, il est assez simple de voir que toutes les fonctions que l'on attribue habituellement à la prison, se réduisent en fait à un mécanisme sacrificiel, victimaire, du prisonnier. Celui-ci est choisi par le système social pour incarner la source des dysfonctionnements du social. Il est l'origine de la violence, l'origine des troubles. Lui seul, comme individu. Il n'est jamais un produit de la société, mais un élément perturbateur, par essence extérieure à celle-ci : la prison est alors ce lieu logique où doit se dérouler son existence "hors-société". Le prisonnier ne peut pas être ailleurs. Le prisonnier est alors vidé de son identité individuelle pour n'être que l'exclu qu'il faut sacrifier. L'idée de son futur en tant qu'homme dans la société n'a aucun sens dans la prison.

Cette fonction essentiellement sacrificielle mise en évidence permet par la même occasion de pointer du doigt ce qui est peut-être une des raisons de l'inefficacité fondamentale de la prison. Elle envisage, je le disais, la violence comme un phénomène essentiellement individuel : si tel individu n'avait pas enfreint telle règle alors il n'y aurait pas eu création de violence. Un des enseignements de l'anthropologie girardienne est, me semble-t-il précisément que cette vision de la violence ne permet pas de comprendre les mécanismes qui régulent le social. Envisager la violence comme collective permettrait probablement de repenser les institutions de répression (qui existent dans toute société) différemment, pour viser une efficacité réelle, c'est-à-dire la capacité pour le social à conserver dans le social les individus qui expriment une violence construite collectivement.

J'arrête ici la relecture de cette institution sociale par le prisme girardien, mon intention ayant été de lancer une réflexion, soutenue par quelques arguments, dont j'ai conscience qu'ils peuvent sembler parcellaires. Je propose donc à tout lecteur intéressé par un approfondissement de se manifester dans les commentaires :)

jeudi 15 décembre 2005

Discours de René Girard à L'Académie Française.

L'Académie Française a mis en ligne le discours prononcé par René Girard sous la coupole. | Lien vers le discours |. La réponse de Michel Serres est | disponible ici |.

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