La philosophie effective chez René Girard

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jeudi 23 novembre 2006

Le désir linéaire - définition, nature, exemples.

Cet article propose de réfléchir à la possibilité d'éprouver un désir linéaire, c'est-à-dire non médiatisé, et donc non-mimétique. Comment caractérisé un tel désir ? De quoi est-il constitué ? Qu'implique-t-il ? Quels sont les exemples de désir linéaire que nous connaissons ? Je propose quelques éléments pour répondre à ces questions.

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vendredi 17 novembre 2006

Des influences de la mimesis sur le façonnage du corps.

C'est la seconde fois en deux mois que nous sommes informés par la presse de la mort d'une mannequin, suite à des complications de santé liées à l'anorexie. Le 16 novembre, Ana Carolina Reston Macan est décédée d'une infection généralisée qui était elle-même le résultat d'une infection urinaire bénigne que son corps n'a pas pu repousser, faute d'énergie. Celle-ci, paraît-il, ne se nourrissait plus que de pommes et de tomates.

Cet événement fait écho à d'autres dont on a aussi parlé, les problèmes de santé liés au dopage et aux sportifs désireux, à l'inverse des femmes mannequin, de prendre de la masse corporelle de façon importante. On pense ici aux culturistes qui se gonflent les muscles dans des proportions gigantesques. Ce comportement, symétriquement opposé à l'autre (même si les mécanismes psychologiques sont différents évidemment), lui ressemble pourtant d'un point de vue anthropologique, du moins voudrais-je en donner l'intuition ici.

Ces comportements présentent en effet un point commun : ils sont spécifiquement humains. Bien que l'anorexie ait des causes psychologiques multiples et complexes, l'anorexie des mannequins est caractérisée par une pression forte de correspondance à des normes esthétiques du milieu. On parlera donc dans ce cadre d'une anorexie partiellement mais fortement induite par un milieu précis, celui de la mode. La similitude entre un comportement d'expension ou de réduction du corps se situe dans ce qui motive celui-ci, c'est-à-dire une pression mimétique.

Le milieu de la mode est par essence celui du mimétisme, puisque la mode joue un rôle différenciateur dans la société. Les mannequins se conforment à des normes très rudes d'apparence pour devenir ce que l'on nomme, de façon innocente ?, des "modèles", qui sont concrètement des bouc-émissaires positifs de notre temps. Elles sont des stars, enviées et imitées, font la couverture des magazines, chassées par les photographes, et leur vie privée fait scandale dès qu'elles font un écart dans la drogue ou la boisson. Le mannequin de mode est donc en quelque sorte sacralisé par notre société, bien que de manière invisible, car obéissant à une logique qui est celle de la consommation : leur statut semble lié aux marché et aux produits qu'elles portent, plus qu'à la véritable source d'imitation qu'elles représentent. Mais le milieu de la mode est un amplificateur de cette pression mimétique. Il instaure une concurrence directe entre tous les mannequins, repousse toujours les limites de la conformité à la norme de la maigreur, jusqu'à la mort, dans le cas présent. Ces femmes maigrissent à ce point par pression mimétique à leur encontre, par appel du milieu à faire d'elles ces "modèles", ces bouc-émissaires positifs, adorés, imités, mais néanmoins exclus de la "vie normale" d'une certaine façon. Elles sont "hors communauté", comme tout modèle qui devient incarné dans un être vivant.

Le culturisme obéit à la même logique, et c'est ce qui transparaît très nettement dans un ancien documentaire intitulé "Pumping Iron", tourné au temps où Arnold Schwarzenegger concourrait pour le titre de Mister Universe, qu'il gagnât 7 fois. On y voit des hommes s'entraînant au-delà de leurs limites pour prendre de la masse, parfaire la symétrie de leur musculature, assécher celle-ci pour la rendre saillante. Interrogés sur les raisons poussant à cette passion, ils répondent : vouloir être différent, vouloir avoir sa place. Et cela est très difficile, car ici aussi, ils se placent tous en concurrence directe. Dans les salles, chacun s'entraîne pour vaincre un autre. Ainsi "l'adversaire" de Schwarzenegger, crie-t-il "Arnold! Arnold! Arnold!" à chaque fois qu'il soulève un poids. La pression mimétique est très forte là aussi, peut-être moins directement que dans le cas du mannequinat, car le culturisme est moins visible dans les médias, mais l'intérieur du milieu est semblable. D'autre part, la norme des mannequins homme s'approche souvent de celle du culturisme, excès mis à part : corps répondant aux exigences de symétrie et de fermeté que représentent Apollon. Dans ce milieu également, nombreux sont ceux à tomber malade de cette activité : dopage, usure des tendons et du corps en général...

Ces deux activités participent de ce point de vue d'une même logique mimétique : bâtir un corps qui deviendra modèle parmi les modèles, gagnera à la fois la concurrence entre les modèles, mais s'établira aussi comme une incarnation sociale à imiter. Schwarzenegger n'est-il pas devenu star lui aussi, puis gouverneur ? Si nous retranchons les composantes mimétiques de ces activités, elles perdent leur sens. Et plus on augmente la pression mimétique dans celles-ci, plus on retrouve les excès sur les corps. Mister Universe se gonfle pour le rester, et Ana Carolina Reston Macan cesse de s'alimenter pour surpasser ses rivales (et probablement d'autres raisons personnelles). Cet exemple confirme à nouveau que la société a toujours tendance à produire des boucs émissaires, négatifs (exclus sur lesquels on place tous les maux, comme les SDF, personnes violentes ou immorales, etc.), ou positifs (personnes valorisées à l'excès à qui on attribue au contraire la capacité d'améliorer les choses, et que l'on aura tendance à imiter plus facilement). Et que le destin des boucs émissaires est bien une forme d'exclusion, soit qu'on les repousse, soit, ici, qu'on les imite.

mardi 14 novembre 2006

La pauvreté de la gestion de l'exclusion à Paris.

Il me semble qu'il y a des évènements récents dans Paris que les concepts girardiens peuvent facilement éclairer.

Les faits tout d'abord. Récemment Médecin du Monde(MdM) a distribué des tentes aux sans-abris de Paris pour qu'ils puissent tout simplement se loger. Quelles étaient les motivations de MdM ? Voulait-on simplement aider les sans-abris ou plus généralement provoquer une anarchie dans les rues propres à interpeller les pouvoirs publics et les parisiens ? Distribuer des logements aux sans-abris revient à montrer à l'ensemble des parisiens leur incapacité à réduire la misère. Quoiqu'il en soit de ces intentions, les pouvoirs publics ont fait savoir qu'ils avaient ouvert des centres d'accueil et d'hébergement pour les sans-abris. Il s'agit de lieux où tous les sans-abris dorment, que ce soit dans des chambres ou dans des dortoirs. Les sans-abris, malgré l'existence de ces lieux, préfèrent continuer à vivre dans leur tente, au nez des autorités et des parisiens qui voient leur jolies avenues s'ornementer de tentes de la misère. La misère peut bien vivre tant qu'elle reste sous les ponts, mais comment s'en débarrasser lorsqu'elle s'affiche dans les rues ?

Le but de ce billet n'est pas de moraliser, mais de montrer que la politique des autorités parisiennes, d'un point de vue girardien, est vouée à l'échec. Pourquoi les sans-abris refusent-ils de vivre dans ces centres d'accueil ? Les centres, déclarent les SDFs, sont des lieux extrêmement violents. D'un point de vue girardien, cette violence n'a rien d'étonnant : des gens qui ont tous le même statut, d'être en dehors du système, c'est-à-dire protégé par aucun système de médiation vertical comme la justice, des gens qui n'ont en somme pas de droit – si ce n'est les droits théoriques de l'homme, ces gens sont tous indifférenciés de par leur condition. Si donc on réunit des personnes indifférenciées dans un même lieu, il ne peut que s'ensuivre de la violence, même si les conditions de survie sont assurées (comme la nourriture, le lit et les sanitaires). Alors dans ces centres la guerre de tous contre tous est déclenchée.

Ce que préfèrent les sans-abris, c'est justement d'être séparés, parce que dans l'indifférenciation, la violence règne. Et pour être séparés, rien de tel que la solution des tentes.

Pour régler ce problème des SDFs il y a forcément deux possibilités : la première est de les assister simplement - les autorités parisiennes et MdM ne visent, à court terme, rien de plus. La seconde est de les sortir de cet état d'indifférenciation en leur redonnant un statut dans la société, une « place » comme on dit communément. C'est seulement en différenciant les gens que l'on évite la violence et ce serait seulement sous cette condition de différenciation que ces centres d'accueil fonctionneraient. Évidemment, si les SDFs étaient authentiquement différenciés ils auraient un domicile, un lieu qui leur rendrait une identité propre.

La possibilité d'utiliser des tentes est aussi une volonté de différenciation : chaque groupe de SDFs peut utiliser ses tentes pour se créer son endroit. Si la mairie de Paris voit le problème comme un simple problème logistique, à savoir fournir des moyens d'existence décents (et du même coup éloigner les SDFs des rues), elle se trompe lourdement : derrière toute manifestation sociale, c'est là une leçon à tirer de la théorie girardienne, il ne faut pas voir simplement un problème technique, mais il faut d'abord voir et comprendre les liens entre les citoyens qui forment la dynamique à l'oeuvre.

Cela va aussi à l'encontre d'une pensée naïve de gauche. Selon celle-ci, il suffirait de réunir dans un endroit décent des gens de même condition pour qu'ils trouvent appui les uns sur les autres. Cela semble a priori une bonne idée : en effet, quoi de plus intuitif de se dire que les gens qui vivent les mêmes problèmes (la même « galère ») se comprendront et s'entraideront lorsqu'ils seront sur le même bateau ? Cette pensée, à elle seule, est si séduisante qu'elle rallierait tous les votes pour un projet de création de centre systématique. Or ce serait là une erreur, on le voit à la fois par la pratique et grâce aux concepts girardiens qui l'explique.

Notons enfin le dégoût que provoque l'idée qu'une capitale aussi opulente que Paris, qui est connue pour ses raffinements stylistiques en tout genre, pour sa mode et son design, ait a ses pieds une telle pauvreté sociale. Cela montre si besoin est que l'exclusion est un mécanisme fondamental qui n'a rien à voir avec la richesse d'une nation ou d'une ville. Il est clair que sans ressources l'exclusion deviendra un moyen de survie. Mais même dans une ville riche, là où l'on a tous les moyens matériels et politiques pour remédier immédiatement aux problèmes d'une population existent, l'exclusion est un mécanisme tenace. Seule la moralité peut venir à bout de l'exclusion : ni le progrès technique, ni l'augmentation des richesses, ni la charité aveugle ne seront jamais des solutions à la misère humaine. Contrairement à ce qu'a parfois suggéré cet immense français qu'est Victor Hugo, le progrès technique ne mène pas au progrès social : seule l'élévation de la moralité le peut.

mercredi 8 novembre 2006

Soirée de projection du film "La violence et le sacré" du 7/11/06.

Nous avons eu le plaisir de nous rendre hier à la soirée de projection du film "La violence et le sacré", organisée par l'A.R.M. et les éditions Montparnasse. Benoît Chantre y a présenté les activités de l'association et a introduit le public au film, dont la seconde partie (sur 3) a été projetée. Nous avons ainsi pu apprendre qu'il s'agit d'un entretien filmé lors d'un passage de René Girard à Paris, et que par conséquent le film a été réalisé assez rapidement, et que c'est surtout grâce au montage qu'il a pu être structuré. Il est organisé chronologiquement, et propose au spectateur de revivre par sa voix le parcours qui a été celui de l'auteur des Choses cachées. Il faut le dire : Girard parle avec rapidité et sans toujours expliquer le fond de sa pensée. Les quelques néophytes qui ont assisté à la projection ont trouvé cela un peu difficile d'accès. Cependant l'entretien contient des éléments spontanés que l'on ne retrouve pas dans les livres : il est impressionnant de voir comment Girard tisse des liens dans toute l'histoire et la littérature avec cohérence et rapidité ; c'est assurément un homme de grande culture. D'autre part, nous n'avons eu droit qu'à la seconde partie, la première ayant probablement pu introduire davantage au contenu de la projection.

Ce film intéressera donc assurément tous les amateurs de la théorie mimétique, et Girard rend indiscutablement sa pensée vivante à travers sa parole. De nombreux aspects de sa pensée sont abordés, des précisions se font sur certains points. Vous pouvez trouver ce film sur le site des éditions Montparnasse. Il est à noter qu'une partie de celui-ci avait déjà fait l'objet d'une diffusion sur Arte.

jeudi 28 septembre 2006

Violence et Islam, un thème qui s'institutionnalise.

Depuis 2001, l'opinion, relayée et formatée par les médias de tous types, évolue lentement vers la construction d'une idée qui se répend aujourd'hui à grande échelle : l'Orient et l'Occident sont en opposition, en conflit des civilisations. Très récemment, ce sont les propos du Pape qui ont donné lieu à la relance du débat sur "la violence et l'Islam". Courrier International en faisait la une de son édition de la semaine passée. Pourtant on ne trouve nulle part de réelle explication des raisons de fond de cette opposition. Pourquoi a-t-on "chez nous" tendance à penser que l'Islam favorise plus la violence que la chrétienté ou la laïcité ? Pourquoi observons-nous que les immigrés les moins "intégrés" (selon les standards établis par les gouvernements) sont les musulmans ? Pourquoi la différence de religions génère-t-elle tant de perturbations ? Les seules réponses, peu convaincantes, que la presse ressert toujours, sont des citations du Coran incitant à la guerre sainte. N'y a-t-il pas d'autres pistes pour comprendre ?

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