La philosophie effective chez René Girard

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jeudi 9 octobre 2008

Petit commentaire sur la crise financière (vite fait).

La crise actuelle est une nouvelle occasion d'illustrer la théorie mimétique. Les lecteurs assidus de notre ami Girard auront déjà noté qu'il a par le passé déjà affirmé que la dérégulation était la condition suffisante pour un accroissement des risques de crash boursier. Comment, depuis la perspective mimétique, cela s'explique-t-il ?

Avant de se lancer dans l'explication, il faut préciser qu'il ne s'agit pas ici de réduire l'économie et la bourse dans son ensemble aux mécanismes mimétiques. L'économie, c'est-à-dire la loi de l'échange, est plus complexe que ce que la théorie mimétique peut révéler. L'intérêt de la théorie mimétique ici est à mon avis de mettre en perspective la représentation de ce système, et non les détails de son fonctionnement. Explication.

La théorie mimétique affirme que les êtres humains ne s'échangent pas des biens n'importe comment : une relation d'échange est une relation dans laquelle on désire acquérir des biens, et/ou se séparer de certains autres. La loi du désir est celle de l'imitation. Si nous voulons nous approprier quelque chose (ici par exemple, des actions en bourse), nous le faisons en imitant, en empruntant le désir des autres. C'est parce que nous percevons qu'une autre personne désire acquérir cette chose que nous le voulons aussi. Cela est important pour décrire la spéculation (qui est une partie de l'économie). La spéculation n'est que le résultat d'un mimétisme d'appropriation : c'est parce que les actionnaires se représentent le fait que beaucoup d'autres actionnaires désirent acheter telles actions, qu'ils vont les acheter aussi. On peut comparer ça, dans une certaine mesure, à un simple phénomène de mode. Le concept qui est utilisé pour décrire ce genre de mouvement boursier est la confiance. Quand un investisseur a confiance, il achète. Quand il perd la confiance, il revend. Or le contenu de la confiance n'est que la volonté de céder au mimétisme. Faire confiance, cela signifie seulement penser (ou sentir) que s'approprier les mêmes choses que les autres est une bonne idée. Le manque de confiance, c'est le contraire, c'est-à-dire penser qu'imiter ceux qui veulent acquérir quelque chose est une mauvaise idée. C'est un phénomène mimétique dans les deux cas : imiter le désir de s'approprier quelque chose, ou imiter celui de la rejeter, c'est essentiellement la même chose, le résultat de l'imitation de l'intention des autres de s'approprier/ne pas s'approprier, un bien.

La spéculation, donc, a pour contenu l'imitation. Si cette imitation n'était pas présente, il ne pourrait y avoir de spéculation. C'est ce qui permet de décrire les mouvements en hausse ou en baisse très radicaux sur les marchés financiers. Par exemple telle entreprise annonce un nouveau produit : les actions montent soudainement - la compagnie a augmenté sa cotte de confiance, c'est-à-dire que les actionnaires pensent qu'il est bon d'imiter ceux qui ont investi en elle. Malheureusement on découvre que telle entreprise ne sortira jamais son produit, ou qu'il est dangereux pour la santé : sa valeur boursière s'écrase tout d'un coup, la confiance ayant été perdue, c'est-à-dire que les actionnaires pensent qu'il est bon d'imiter ceux qui se séparent de leur investissement en elle.

Une économie excessivement financière, basée sur la spéculation, est donc très vulnérable aux mouvement mimétiques. Bien entendu, dans une crise comme celle qui a lieu actuellement, l'origine des difficultés financières ont une origine factuelle : ce sont des évènements précis qui entraînent par exemple une impossibilité de remboursement de crédit, et donc une perte de confiance. Cependant l'idée est ici de dire que, d'une part, les stratégies ayant entraîné cette perte de confiance sont développées pour profiter de la spéculation (et donc de la possibilité de créer de la valeur grâce à l'imitation), et d'autre part que c'est la nature du système lui-même, et pas simplement les actes d'individus isolés, qui conduit à ce genre de situation. Ou plutôt : un système spéculatif, de part sa vulnérabilité au mimétisme, rend possible les stratégies financières qui ont conduit à la crise actuelle. (Et nous supposons qu'elles ont été développées dans la perspective de profiter de la spéculation, ce qui semble évident).

Autrement dit, dans l'économie spéculative, la valeur est - par définition - artificielle, mais dans la mesure où c'est la "quantité d'imitation", ou le "potentiel mimétique" d'une action qui détermine sa valeur. La valeur est définie par un mécanisme mimétique. Ce n'est pas qu'une compagnie "vaut" soudain réellement plus, comme si elle avait recouvert ses murs d'or ou vendus soudain des millions de voitures en plus, etc. Sa valeur est fonction de la force mimétique de son action (d'où l'importance des effets d'annonce en bourse, et de l'image des sociétés). Si elle perd cette capacité à polariser le mimétique sur elle, sa valeur diminue.

Pourquoi le crash actuel ? Nous sommes dans un contexte dérégulé. C'est du moins ce qu'on entend tout le temps dans les médias. Or la fonction d'une règle, c'est toujours (dit Girard) de contrôler le degré de mimétisme présent entre les gens dans les échanges. C'est d'éviter, par exemple, les emballements mimétiques, qui conduisent aux crises. Le parallèle avec la crise actuel est évident : la perte de valeur est en emballement mimétique de revente (manque de confiance absolu), qui mène logiquement à une crise réelle où les échanges s'arrêtent. Là est le problème : si le système d'échange mis en place (l'économie) s'arrête, cela signifie que nous sommes très proches de la violence physique entre les gens. S'ils n'ont plus un moyen de médiatiser leurs échanges, comme le permet l'argent, ils se retrouvent forcés de trouver d'autres moyens d'acquérir les objets de leur désir. La fonction de l'argent - qui n'a plus de valeur si l'économie s'effondre - est essentiellement de rendre les échanges entre les gens pacifiques. Pour s'en convaincre il suffit de voir ce qu'il se passe quand il n'est plus possible d'échanger grâce à lui : les temps de guerre ou de catastrophe naturelle (par exemple Katrina détruisant la Nouvelles Orléans) sont toujours le théâtre d'une violence spontanée entre les gens pour obtenir ce qu'ils veulent.

Voilà aussi pourquoi les états développent tant d'efforts à protéger l'économie. Sans elle, c'est un peu la loi de la jungle. Voilà aussi pourquoi on entend tout le temps parler de la confiance, et que les chefs d'états ne cessent de dire qu'ils vont "rétablir la confiance sur les marchés". Il faut relancer la capacité des gens à imiter l'intention d'appropriation des autres sur les marchés, car cela utilise tout simplement l'argent, et non la force physique bête et méchante.

Il est cependant intéressant d'écouter ce que disent les chefs d'état. Angela Merkel a déclaré en début de cette semaine la chose suivante : "La première leçon à tirer de la crise actuelle c'est qu'il faut demander des comptes aux responsables". Elle a été rejointe en cela par Nicolas Sarkozy. Encore une fois, du point de vue Girardien, c'est très simple. Il s'agit pour eux de trouver des "responsables", des bouc émissaires, dont la fonction sera de porter sur leurs épaules les fautes ayant conduit à la situation actuelle. Comme dans le cas d'un bouc émissaire classique, ce n'est pas sur la nature mimétique du système qu'on s'interroge, ce n'est pas en réfléchissant au fait ce que sont nos emballements mimétiques, nos désirs conjoints, qui mènent à une crise globale : c'est à trouver un coupable que l'on va expulser que l'on passe son temps.

C'est, en ce moment, la fameuse histoire des parachutes dorés. On agite des marionnettes comme Laurence Parisot qui, avec son sourire médiatique, répète solennellement "c'est la fin des parachutes dorés !". Voilà. Elle le jure : c'est fini. Bon, oui, et ? Le lien avec la crise financière ? Ca par contre, on en parle pas, on suppose ce lien, et c'est suffisant. C'est la raison qu'il nous faut pour qu'on se sente mieux, et c'est bon. Par contre au niveau des faits, les indemnités de départ de patrons, qui vont dans les millions d'euros, n'ont aucune espèce d'importance dans le déroulement d'une crise comme celle que nous vivons. Dans un contexte où il est question de plusieurs milliers de milliards (quand même!) manquants, ça n'a strictement aucun intérêt. C'est une façon de contrôler les foules. On compare l'indemnité du chômeur à celle du grand patron, et il devient évident que ce dernier est un salopard qui a contribué à l'appauvrissement du contribuable, qui va devoir payer 700 milliards pour sauver sa banque.

Mais au fond, ce n'est que nier les propriétés mimétiques du système de la spéculation dérégulée. Ce n'est que risquer à nouveau la crise dans quelques années. C'est, finalement, faire exactement ce que Girard explique : créer la méconnaissance du mimétisme qui est à la base des échanges, et régler les crises par le sacrifice. La crise économique actuelle est, de ce point de vue, une sorte de régression du développement de la culture.

lundi 6 octobre 2008

Long Time No See

Voilà déjà longtemps que je n'ai plus posté sur le Blog, par manque de temps principalement. Des billets se préparent cependant dans l'ombre et j'essayerai d'en publier un dès que possible. En attendant, si vous êtes un nouveau visiteur et que vous désirez en apprendre un peu sur le théorie mimétique de René Girard, je vous suggère de consulter la présentation que nous avons faite de ses thèses dans ce billet (cliquez). Pour des illustrations, consultez les rubriques (à droite du blog), notamment "Cinéma" où nous avons tenté d'utiliser la boîte à outils conceptuelle de Girard pour fournir des analyses intéressantes.

lundi 3 septembre 2007

Colloquium on Violence and Religion 2007 : Vulnerability and Tolerance - short review.

Ce billet vous propose de découvrir, à travers les yeux de votre serviteur, la COV&R, la conférence sur la violence et la religion, qui réunit chaque année des personnes du monde entier autour de la théorie mimétique. Elle s'est déroulée du 4 au 8 juillet à Amsterdam, et son thème principal était "Vulnerability and Tolerance", ce qui prenait un sens concret par rapport aux assassinats de Pim Fortuyn et Théo Van Gogh, ainsi que l'exil de Hirsi Ali. Mais la conférence aborde cette question de façon très large, et je vais par conséquent essayer de rendre justice à son envergure en donnant quelques détails sur son déroulement.

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lundi 18 décembre 2006

Annonce - vidéos mises à jour.

Juste un petit mot pour indiquer que les vidéos illustrant notre présentation de la théorie mimétique, que nous avions donnée en avril (disponible ici) ont été mises à jour, certains lecteurs nous ayant informé de problèmes d'image et/ou de son. Elles ont été mises en ligne sur google vidéo qui fonctionne apparemment très bien.

mardi 14 novembre 2006

La pauvreté de la gestion de l'exclusion à Paris.

Il me semble qu'il y a des évènements récents dans Paris que les concepts girardiens peuvent facilement éclairer.

Les faits tout d'abord. Récemment Médecin du Monde(MdM) a distribué des tentes aux sans-abris de Paris pour qu'ils puissent tout simplement se loger. Quelles étaient les motivations de MdM ? Voulait-on simplement aider les sans-abris ou plus généralement provoquer une anarchie dans les rues propres à interpeller les pouvoirs publics et les parisiens ? Distribuer des logements aux sans-abris revient à montrer à l'ensemble des parisiens leur incapacité à réduire la misère. Quoiqu'il en soit de ces intentions, les pouvoirs publics ont fait savoir qu'ils avaient ouvert des centres d'accueil et d'hébergement pour les sans-abris. Il s'agit de lieux où tous les sans-abris dorment, que ce soit dans des chambres ou dans des dortoirs. Les sans-abris, malgré l'existence de ces lieux, préfèrent continuer à vivre dans leur tente, au nez des autorités et des parisiens qui voient leur jolies avenues s'ornementer de tentes de la misère. La misère peut bien vivre tant qu'elle reste sous les ponts, mais comment s'en débarrasser lorsqu'elle s'affiche dans les rues ?

Le but de ce billet n'est pas de moraliser, mais de montrer que la politique des autorités parisiennes, d'un point de vue girardien, est vouée à l'échec. Pourquoi les sans-abris refusent-ils de vivre dans ces centres d'accueil ? Les centres, déclarent les SDFs, sont des lieux extrêmement violents. D'un point de vue girardien, cette violence n'a rien d'étonnant : des gens qui ont tous le même statut, d'être en dehors du système, c'est-à-dire protégé par aucun système de médiation vertical comme la justice, des gens qui n'ont en somme pas de droit – si ce n'est les droits théoriques de l'homme, ces gens sont tous indifférenciés de par leur condition. Si donc on réunit des personnes indifférenciées dans un même lieu, il ne peut que s'ensuivre de la violence, même si les conditions de survie sont assurées (comme la nourriture, le lit et les sanitaires). Alors dans ces centres la guerre de tous contre tous est déclenchée.

Ce que préfèrent les sans-abris, c'est justement d'être séparés, parce que dans l'indifférenciation, la violence règne. Et pour être séparés, rien de tel que la solution des tentes.

Pour régler ce problème des SDFs il y a forcément deux possibilités : la première est de les assister simplement - les autorités parisiennes et MdM ne visent, à court terme, rien de plus. La seconde est de les sortir de cet état d'indifférenciation en leur redonnant un statut dans la société, une « place » comme on dit communément. C'est seulement en différenciant les gens que l'on évite la violence et ce serait seulement sous cette condition de différenciation que ces centres d'accueil fonctionneraient. Évidemment, si les SDFs étaient authentiquement différenciés ils auraient un domicile, un lieu qui leur rendrait une identité propre.

La possibilité d'utiliser des tentes est aussi une volonté de différenciation : chaque groupe de SDFs peut utiliser ses tentes pour se créer son endroit. Si la mairie de Paris voit le problème comme un simple problème logistique, à savoir fournir des moyens d'existence décents (et du même coup éloigner les SDFs des rues), elle se trompe lourdement : derrière toute manifestation sociale, c'est là une leçon à tirer de la théorie girardienne, il ne faut pas voir simplement un problème technique, mais il faut d'abord voir et comprendre les liens entre les citoyens qui forment la dynamique à l'oeuvre.

Cela va aussi à l'encontre d'une pensée naïve de gauche. Selon celle-ci, il suffirait de réunir dans un endroit décent des gens de même condition pour qu'ils trouvent appui les uns sur les autres. Cela semble a priori une bonne idée : en effet, quoi de plus intuitif de se dire que les gens qui vivent les mêmes problèmes (la même « galère ») se comprendront et s'entraideront lorsqu'ils seront sur le même bateau ? Cette pensée, à elle seule, est si séduisante qu'elle rallierait tous les votes pour un projet de création de centre systématique. Or ce serait là une erreur, on le voit à la fois par la pratique et grâce aux concepts girardiens qui l'explique.

Notons enfin le dégoût que provoque l'idée qu'une capitale aussi opulente que Paris, qui est connue pour ses raffinements stylistiques en tout genre, pour sa mode et son design, ait a ses pieds une telle pauvreté sociale. Cela montre si besoin est que l'exclusion est un mécanisme fondamental qui n'a rien à voir avec la richesse d'une nation ou d'une ville. Il est clair que sans ressources l'exclusion deviendra un moyen de survie. Mais même dans une ville riche, là où l'on a tous les moyens matériels et politiques pour remédier immédiatement aux problèmes d'une population existent, l'exclusion est un mécanisme tenace. Seule la moralité peut venir à bout de l'exclusion : ni le progrès technique, ni l'augmentation des richesses, ni la charité aveugle ne seront jamais des solutions à la misère humaine. Contrairement à ce qu'a parfois suggéré cet immense français qu'est Victor Hugo, le progrès technique ne mène pas au progrès social : seule l'élévation de la moralité le peut.