L'étalement de la crise dite "des subprime" dans les médias ravive les discussions autour des fondements du système économique occidental. Les uns défendent les fondations dites saines, expliquant que les crises peuvent survenir mais que c'est en les étudiant qu'on les préviendra à l'avenir, les autres dénoncent la fragilité de toute l'économie qui, dans sa financiarisation finit par provoquer des absurdités telles que les bulles spéculatives, qui créent de la valeur de façon totalement artificielle. La crise des subprime serait l'illustration de cette absurdité puisqu'à valeur artificielle ne correspond pas de valeur réelle, et le système s'effondre. Mais le fonctionnement du système économique n'est pas l'objet de ce court billet. Ce qui nous intéresse dans le cas présent, c'est la réaction du système face à son propre dysfonctionnement.

Il y a une crise d'envergure. On parle de 3 à 7 millions de familles perdant leur maison, et même d'une menace "de la stabilité financière de la planète" [Le Monde - 07.09.07]. Forcément, les "experts" essayent de savoir d'où elle vient et comment y mettre fin. Seulement voilà, ici, même si le mécanisme de base est connu (le seuil où les remboursements ne suivent plus et les intérêts montent en flèche, créant un cercle vicieux), on ne parvient pas à localiser LA faille. Nul ne sait combien de temps ça va durer, nul ne sait ce qu'il faut faire exactement pour gérer le problème, on réinjecte des liquidités, on baisse des taux, mais au final, ça continue. L'article "La crise de confiance s'aggrave sur les marchés" publié dans Le Monde du 7 septembre, montre à quelle conclusion en arrivent les analystes.

"Pourquoi personne ne parvient à localiser la faille ? Comment en est-on arrivé à une situation si paradoxale ? Nous manquons d'explications", constate Philippe Brossard, économiste chez Euler Hermes. De fait, la crise a une part d'irrationalité qui semble auto-alimentée par les inquiétudes des investisseurs.

Ce passage est intéressant pour plusieurs raisons. D'abord pour le présupposé de rationalité qu'il dévoile : quand les choses ne vont pas comme on s'y attendait dans le système, on dit qu'il y a comportement irrationnel. C'est une méthode efficace pour rejeter une possible remise en cause du système lui-même, en rejetant hors de ses frontières le dysfonctionnement. Le système EST rationnel, faut-il comprendre, et s'il y a problème, c'est parce qu'un élément irrationel, DE FAIT, est-il écrit, vient le perturber. C'est donc OBJECTIF, pour le journaliste qui écrit, et probablement une majorité de la profession.

Mais ce qui marque davantage et nous rapproche de la théorie mimétique, c'est l'intuition concernant la nature de cette irrationalité qui est proposée : elle semble être auto-alimentée par les inquiétudes des investisseurs ! Plus loin on peut lire "tout le monde se regarde en chien de faïence", ou "l'ingrédient principal qui manque, c'est la confiance". Le lien entre confiance et rationalité est vite fait, mais tout le monde réagit comme si le manque de confiance était irrationnel.

Pourtant, il suffit de se dégager de ce présupposé rationnel pour voir que le modèle économique qui le définit ne considère qu'une seule facette de ce qu'on peut appeler la rationalité, une facette très moderne qui tend à gommer tout ce qui peut introduire de l'incertitude dans les prévisions du marché. Le but du système est de fournir un environnement fonctionnel et stable, donc certain, aux investisseurs, traders, etc. Devient rationnel ce qui entre dans ce cadre de stabilisation du système, et devient irrationnel ce qui en sort. Malheureusement, les crises chroniques viennent questionner cet état de fait en montrant que malgré toutes les précautions prises, et bien, ça ne marche pas si bien. Pourquoi ? Peut-être parce que ce présupposé rationnel néglige un élément anthropologique fondamental au sein de ses fondements, qui est tout simplement le comportement mimétique de la bourse, des échanges en général, de ses acteurs. C'est assez paradoxal dans la mesure où c'est en jouant sur ce mécanisme que l'on crée de la valeur (effets d'annonce, etc.) en bourse, mais lorsqu'il y a une crise, personne ne semble pouvoir appliquer ce modèle sur lui-même et voir que la crise vient aussi surtout du comportement mimétique des acteurs qui, voyant les uns se désengager, le font exactement par suite d'une mimesis d'appropriation. Le "désir" de posséder change de camp : ce dont personne ne veut, personne n'en voudra. Ca paraît très simpliste dans le cadre d'une économie mondiale ôh combien complexe, et pourtant...

Pourtant c'est parfaitement rationnel, et nullement étonnant d'un point de vue anthropologique et girardien. C'est même prévisible, ce qui constitue de ce point de vue une critique des fondements du système économique occidental. Il n'est pas capable d'intégrer dans son fonctionnement la composante mimétique, qui introduit non pas de l'incertitude comme il le pense, mais une autre mécanique que celle mise en place. Envisager la transformation du système est théoriquement possible - il n'y a, a priori, pas de raison de penser que cette composante ne puisse pas être intégrée au fonctionnement des marchés. N'étant pas économiste, j'aurais bien du mal à en proposer une forme ou l'autre, cependant. L'idée étant simplement ici que le présupposé de rationalité du système pourrait s'ouvrir à la catégorie mimétique pour améliorer son fonctionnement...

Et du coup cesser d'être sacrificiel. Car un autre élément étonnant de cette crise, c'est bien son aspect sacrificiel. Que se passe-t-il concrètement ? Des privés ne peuvent plus rembourser des prêts aux banques, qui elles-mêmes se retrouvent en difficulté pour rembourser les leurs auprès des autres banques, qui refusent aussi de leur en prêter davantage pour s'en sortir, étant donné l'incertitude qui règne. Réaction ? Les autorités monétaires internationales protègent le marché, le système, en injectant des liquidités (c'est-à-dire des offres de prêt aux banques qui en ont besoin et ne parviennent plus à emprunter aux autres banques). Le résultat c'est la sauvegarde des banques, mais... les privés qui payent la note, laissés sur la touche. C'est pas de bol pour Monsieur X qui avait souscrit à un prêt à taux variable. Au final : le système espère se sauvegarder, voire même se retrouver renforcé par la crise (comme n'importe quelle communauté), appuyé qu'il est sur la faillite des emprunteurs individuels, qui font structurellement office de bouc émissaire de façon assez évidente. Pour eux, point de salut : ils ont tout perdu, et c'est tout. N'y a-t-il pas là aussi un élément gérable par la théorie mimétique (au moins théoriquement) ?

Ceci n'est qu'une intuition sur le fonctionnement global, n'étant pas économiste j'invite toute personne ayant un point de vue différent ou des remarques à formuler, à laisser un commentaire ou m'envoyer un mail.