La COV&R (prononcez "cover") est un événement mondial qui se déroule chaque année, en alternance entre l'Europe et les USA. Elle réunit des personnes ayant un intérêt pour la théorie mimétique venant de tous les horizons, aussi bien géographiques qu'intellectuels. On y trouve de simples passionnés, tout comme des chercheurs ou professeurs d'université, discutant ensemble, présentant leurs idées, sur les travaux de Girard et ses prolongations. Je vous propose, en deux temps, de vous donner une idée de ce qu'il s'y dit, et de l'ambiance qui y règne. Il faut pour cela parler d'une part de l'organisation et du déroulement des journées, et d'autre part des présentations en elles-mêmes.

Le déroulement de la conférence et l'organisation

La conférence se déroulait donc sur 5 jours, le premier à Amsterdam même, et les suivants à Soesterberg, dans un hôtel muni de salles de conférences, pas trop loin de là. Chaque jour proposait une succession de conférenciers qui prenaient la parole entre 30 et 50 minutes sur un thème annoncé dans le programme, dont le texte pouvait être lu à l'avance soit sur le site qui reprend la totalité des interventions, soir sur la clé usb que chaque inscrit reçoit lors de son arrivée à la conférence, et qui contient les mêmes textes. La sélection des conférenciers dépendait uniquement de la pertinence de leur texte, et nous avons donc eu l'occasion d'entendre à la fois des "professionnels" (profs d'université, etc.), et des "amateurs" n'ayant pas de reconnaissance institutionnelle particulière, mais possédant une connaissance que qualité indéniable de la théorie mimétique.


Session inaugurale à l'université d'Amsterdam.

Le premier jour s'est déroulé en "plenary session", c'est-à-dire des présentations communes, où un conférencier s'adresse à la totalité des participants, qui étaient environ 300. Ensuite, les jours suivants proposaient à la fois des "plenary sessions" et des sessions "parallèles", c'est-à-dire que plusieurs conférenciers présentaient leur texte en même temps dans des salles différentes, et chaque participant était libre de se rendre à celle qu'il préférait. D'autre part, certains soirs, certaines activités étaient proposées, comme la projection d'un film ou d'une interview de Girard, etc. Le rythme de la conférence était très bien équilibré, et malgré la quantité d'interventions par jour, il était facile de suivre chacune d'entre elles et de rester concentré sur ce qu'il se disait. Il faut cependant noter que la participation à la conférence requiert un bon niveau d'anglais, et je dirais même d'anglais "international", car beaucoup d'intervenants n'ayant pas l'anglais pour langue maternelle, leur accent est parfois difficile à suivre. Sans être méchant, il faut parfois savoir discuter et écouter en "mauvais anglais", ce qui demande un peu d'adaptation. Quoi qu'il en soit, l'organisation des conférences en sessions parallèles est une très bonne idée qui permet de vivre la conférence autour des thèmes qui nous intéressent et pas seulement des présentations imposées à tous.

Quels étaient les subdivisions ? Le programme est disponible sur le site, mais je peux donner quelques exemples : le premier jour, une table ronde autour de l'intérêt de la théorie mimétique dans les problèmes mondiaux de violence a été organisé avec des intellectuels de tous horizons ; le second ce fut une discussion sur le traitement médiatique des bouc émissaires, et l'identité dans un monde incertain, des sessions sur les concepts de vulnérabilité et tolérance du point de vue mimétique ; le troisième jour voyait des interventions se dérouler au sujet de la tradition théologique, ou des systèmes complexes, du traitement légal de la victimisation, ou de la littérature du vingtième siècle... etc. Les horizons étaient donc multiples et la possibilités de se constituer un programme personnalisé aussi.


Nikolaus Wandinger et Theosophus Smith (Autriche & USA)

L'autre gros élément positif de la conférence, ce sont les rencontres que l'on y fait. Je n'y ai très franchement rencontré que des personnes ouvertes et disposées à la discussion, dans une démarche de réel échange et d'écoute mutuelle, sans hypocrisie. Cet esprit d'ouverture caractérise l'ensemble de la conférence, où le contact humain est vraiment simple et permet de nouer des liens, soit amicaux, soit même "professionnels" (si on peut dire) pour mener des projets communs sur la théorie mimétique. La composante humaine vaut le déplacement, et il est bien sûr impossible en quelques lignes de restituer l'ouverture d'esprit et la diversité des opinions et arguments échangés au cours de ces quelques jours. Mais il est important de noter que participer à la COV&R se fait dans un environnement amical et ouvert, et que les rencontres s'y font naturellement, et que moi-même n'y connaissant quasiment personne, me suis vite retrouvé à discuter avec pas mal de gens.

Dernier point qui pourrait en intéresser certains : matériellement, tout était également très bien organisé. Je ne suis personnellement pas resté loger à l'hôtel où se déroulait la conférence, mais les commodités et le confort général (repas, chambres etc.) étaient vraiment impeccables, ce qui a quand même son importance quand on reste 5 jours sur place. D'autre part un "recreational program" a été organisé qui a permis de découvrir un peu Amsterdam et de se faire rencontrer tout le monde dans un cadre plus vivant que celui de l'hôtel, ce qui était une très bonne initiative.


Suzanne Lundquist (USA)

Le contenu des interventions

La première chose à relever concernant les textes présentés, c'est leur grande qualité générale, ainsi que la diversité des domaines abordés. Ces deux éléments sont vraiment positifs, et étant donné le fait que les sessions sont subdivisées en plusieurs groupes, chacun peut se diriger vers le domaine qui l'intéresse le plus, rendant la participation à la conférence, la plupart du temps, assez active, étant donné que les personnes présentes lors d'une allocution y trouvent un réel intérêt personnel. Cela crée des conditions de partage de la connaissance et de dialogue, qui se sont souvent concrétisées dans des discussions constructives autour des thèmes abordés. La seule exception à ces conditions furent les sessions sur le conflit israélo-paletinien, sur lesquelles je reviendrai ensuite.

Cependant, la COV&R se concentre essentiellement sur l'application de la théorie mimétique, en tant qu'outil explicatif, à des champs originaux, des problèmes qui posent des difficultés à la compréhension et aux théories sociales en général. Quelle qu'en soit la qualité, il s'agit d'une démarche "descriptive", dans le sens où ce qui est visé, c'est la correspondance entre l'hypothèse mimétique et le réel. En tant que philosophe de formation, mes attentes on été, de ce point de vue, assez déçues par le contenu de la conférence, du moins dans les premiers jours. En effet, je m'attendais davantage à des tentatives "d'amélioration" conceptuelle de la théorie girardienne, à des essais de développement conceptuel qui tendent à mener plus loin les outils conceptuels développés par Girard. Par exemple en la confrontant à d'autres modèles, d'autres hypothèses, ou en réfléchissant au lien entre théorie mimétique et philosophie, que Girard lui-même ne développe pas, étant donné sa méfiance pour la philo. Il n'y avait d'ailleurs pas beaucoup de "philosophes" de formation sur les lieux, ce qui explique peut-être le pourquoi du comment.


Exposé de Daniel Cojocaru (Suisse)

Au niveau des textes eux-même, la plupart des intervenants, d'après moi, utilisaient la théorie mimétique comme outil d'analyse de certaines réalités, soit sociales (des cas de violence, d'exclusion), soit littéraires (analyse de films ou d'oeuvres majeures), avec pour objectif toutefois d'être normatif, c'est-à-dire de présenter une réalité dont on ne pense pas qu'elle puisse se ramener au cadre mimétique, et en proposant d'expliquer que oui, et que cela apporte un éclaircissement ou une nouvelle manière d'aborder le problème. Etant donné la quantité d'interventions, il m'est impossible de les passer en revue individuellement, ce que les plus passionnés pourront cependant faire en lisant les articles mis à disposition sur le site COV&R, ou en écoutant les quelques enregistrement que je met à disposition.

En résumé, la COV&R est une rencontre d'envergure mondiale, où le contact humain est favorisé et facilité, et le contenu intellectuel très soigné. Le seul bémol de ce point de vue fut la session sur le conflit israélo-palestinien, où deux professeurs de l'université d'Haïfa, l'un israélien et l'autre palestinien, étaient censé nous livrer leur analyse de la situation pour aller vers un dialogue constructif. Malheureusement celui-ci n'a pas pu avoir lieu, car chacun d'eux a, en gros, dressé une liste de reproche à l'autre camp, en minimisant sa responsabilité dans le conflit, avec une véhémence un peu... "trop". Au moins, c'était une bonne indication de l'étendu du problème, mais c'était assez décevant de leur part. Pour avoir personnellement discuté avec le professeur israélien pendant deux heures, je peut vous dire que cette session sur le conflit ne s'est pas juste mal passée par manque de chance : étant donné le tableau que ce monsieur faisait de la réalité, il n'y avait aucune possibilité pour ce dialogue constructif (mais c'est une autre histoire). Cela étant dit, ce n'était qu'une petite partie du programme, et ça n'a pas eu de répercussion sur la qualité du reste.


Simon de Keukelaere (Belgique)

A tous ceux qui se seraient déjà posé la question de la participation à la COV&R mais qui n'y ont pas été par crainte d'être trop peu spécialisé ou de se sentir "noyé dans la foule", j'aurai donc à dire que rien de tout ça ne devrait vous empêcher de vous y rendre. Puisqu'elle se tient un an en Europe et un an aux USA, il y a de fortes chances pour qu'il faille attendre deux ans avant d'y avoir de nouveau accès (le déplacement jusqu'en Amérique pour l'occasion étant quand même un peu cher, bien que de nombreux américains fassent le déplacement vers l'Europe). Mais pour quiconque s'intéresse à la théorie mimétique, c'est une expérience réellement positive.

PS : je mettrai dans les temps qui viennent quelques enregistrement sonores en ligne.