C'est la seconde fois en deux mois que nous sommes informés par la presse de la mort d'une mannequin, suite à des complications de santé liées à l'anorexie. Le 16 novembre, Ana Carolina Reston Macan est décédée d'une infection généralisée qui était elle-même le résultat d'une infection urinaire bénigne que son corps n'a pas pu repousser, faute d'énergie. Celle-ci, paraît-il, ne se nourrissait plus que de pommes et de tomates.
Cet événement fait écho à d'autres dont on a aussi parlé, les problèmes de santé liés au dopage et aux sportifs désireux, à l'inverse des femmes mannequin, de prendre de la masse corporelle de façon importante. On pense ici aux culturistes qui se gonflent les muscles dans des proportions gigantesques. Ce comportement, symétriquement opposé à l'autre (même si les mécanismes psychologiques sont différents évidemment), lui ressemble pourtant d'un point de vue anthropologique, du moins voudrais-je en donner l'intuition ici.


Ces comportements présentent en effet un point commun : ils sont spécifiquement humains. Bien que l'anorexie ait des causes psychologiques multiples et complexes, l'anorexie des mannequins est caractérisée par une pression forte de correspondance à des normes esthétiques du milieu. On parlera donc dans ce cadre d'une anorexie partiellement mais fortement induite par un milieu précis, celui de la mode. La similitude entre un comportement d'expension ou de réduction du corps se situe dans ce qui motive celui-ci, c'est-à-dire une pression mimétique.
Le milieu de la mode est par essence celui du mimétisme, puisque la mode joue un rôle différenciateur dans la société. Les mannequins se conforment à des normes très rudes d'apparence pour devenir ce que l'on nomme, de façon innocente ?, des "modèles", qui sont concrètement des bouc-émissaires positifs de notre temps. Elles sont des stars, enviées et imitées, font la couverture des magazines, chassées par les photographes, et leur vie privée fait scandale dès qu'elles font un écart dans la drogue ou la boisson. Le mannequin de mode est donc en quelque sorte sacralisé par notre société, bien que de manière invisible, car obéissant à une logique qui est celle de la consommation : leur statut semble lié aux marché et aux produits qu'elles portent, plus qu'à la véritable source d'imitation qu'elles représentent. Mais le milieu de la mode est un amplificateur de cette pression mimétique. Il instaure une concurrence directe entre tous les mannequins, repousse toujours les limites de la conformité à la norme de la maigreur, jusqu'à la mort, dans le cas présent. Ces femmes maigrissent à ce point par pression mimétique à leur encontre, par appel du milieu à faire d'elles ces "modèles", ces bouc-émissaires positifs, adorés, imités, mais néanmoins exclus de la "vie normale" d'une certaine façon. Elles sont "hors communauté", comme tout modèle qui devient incarné dans un être vivant.
Le culturisme obéit à la même logique, et c'est ce qui transparaît très nettement dans un ancien documentaire intitulé "Pumping Iron", tourné au temps où Arnold Schwarzenegger concourrait pour le titre de Mister Universe, qu'il gagnât 7 fois. On y voit des hommes s'entraînant au-delà de leurs limites pour prendre de la masse, parfaire la symétrie de leur musculature, assécher celle-ci pour la rendre saillante. Interrogés sur les raisons poussant à cette passion, ils répondent : vouloir être différent, vouloir avoir sa place. Et cela est très difficile, car ici aussi, ils se placent tous en concurrence directe. Dans les salles, chacun s'entraîne pour vaincre un autre. Ainsi "l'adversaire" de Schwarzenegger, crie-t-il "Arnold! Arnold! Arnold!" à chaque fois qu'il soulève un poids. La pression mimétique est très forte là aussi, peut-être moins directement que dans le cas du mannequinat, car le culturisme est moins visible dans les médias, mais l'intérieur du milieu est semblable. D'autre part, la norme des mannequins homme s'approche souvent de celle du culturisme, excès mis à part : corps répondant aux exigences de symétrie et de fermeté que représentent Apollon. Dans ce milieu également, nombreux sont ceux à tomber malade de cette activité : dopage, usure des tendons et du corps en général...
Ces deux activités participent de ce point de vue d'une même logique mimétique : bâtir un corps qui deviendra modèle parmi les modèles, gagnera à la fois la concurrence entre les modèles, mais s'établira aussi comme une incarnation sociale à imiter. Schwarzenegger n'est-il pas devenu star lui aussi, puis gouverneur ? Si nous retranchons les composantes mimétiques de ces activités, elles perdent leur sens. Et plus on augmente la pression mimétique dans celles-ci, plus on retrouve les excès sur les corps. Mister Universe se gonfle pour le rester, et Ana Carolina Reston Macan cesse de s'alimenter pour surpasser ses rivales (et probablement d'autres raisons personnelles). Cet exemple confirme à nouveau que la société a toujours tendance à produire des boucs émissaires, négatifs (exclus sur lesquels on place tous les maux, comme les SDF, personnes violentes ou immorales, etc.), ou positifs (personnes valorisées à l'excès à qui on attribue au contraire la capacité d'améliorer les choses, et que l'on aura tendance à imiter plus facilement). Et que le destin des boucs émissaires est bien une forme d'exclusion, soit qu'on les repousse, soit, ici, qu'on les imite.