Une des questions soulevées dans l'article sur les émeutes dans les banlieues françaises était celle de savoir si l'on pouvait qualifier la violence d'individuelle ou de collective. J'avais soulevé l'idée selon laquelle l'anthropologie girardienne enracinait tous les phénomènes de violence dans le collectif. Cette question mérite cependant un développement à part entière étant donné les conséquences que la résolution de celle-ci entraîne à l'égard d'une théorie sociale.

Développement de l'argument dans l'anthropologie

Il y a, en particulier, une citation qui reprend l'essence de l'idée selon laquelle la violence est toujours collective :

Pour sortir de la violence, il faut, de toute évidence, renoncer à l'idée de rétribution ; il faut donc renoncer aux conduites qui ont toujours paru naturelles et légitimes. Il nous semble juste, par exemple, de répondre aux bons procédés par de bons procédés et aux mauvais par de mauvais, mais cela, c'est ce que toutes les communautés de la planète ont toujours fait, avec les résultats que l'on sait... Les hommes s'imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d'une première violence qu'elle renvoie à son point de départ, ce renoncement-là n'est qu'une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. La violence se perçoit toujours comme légitime représaille. C'est donc au droit de représailles qu'il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. Puisque la violence est mimétique, puisque personne ne se sent jamais responsable de son premier jaillissement, seul un renoncement inconditionnel peut aboutir au résultat souhaité : Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant. Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l'équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. (Des choses cachées depuis la fondation du monde, éd. Grasset, pp.221-222.)

La structure de l'idée est la suivante : tous les rapports humains sont mimétiques. Cela signifie que la violence est vide d'objet : la violence se structure autour d'une imitation réciproque des antagonistes. La violence ne se déclenche donc pas à cause de l'objet proprement dit, mais du rapport qu'entretient un sujet avec un autre proche de cet objet, qui n'est qu'un médiateur. Le sujet ne détermine pas directement sa préférence pour la violence. La violence ne surgit pas directement d'un sujet humain de façon spontanée : elle est toujours médiatisée. La violence n'a pas de sens sans cela : si le sujet n'est pas médiatise, c'est-à-dire si il ne passe pas par un détour envers autrui, son action violente ne la mène à rien, elle ne produit pas de sens. Elle est toujours (en) opposition à. Il en découle nécessairement que penser que la responsabilité de la violence incombe uniquement à un sujet déterminé est un jugement faux. On ne peut pas penser que "s'il n'avait pas agi, alors il n'y aurait pas eu de violence", comme si la source de la violence résidait uniquement dans la tête de telle personne, qui, par sa nature monstrueuse, se plaît à être violente. C'est la raison pour laquelle répondre à la violence pour la violence ne fait que créer l'escalade, et que la perspective même de la destruction totale de l'autre ne peut être une fin, puisque l'autre entrediendra toujours des relations avec des personnes qui ne sont pas a priori des opposants mais le deviendront après le sacrifice de la victime.

En termes de politique sociale et de compréhension de la violence et de ses solutions, toute forme de répression dite "de droite", que l'on pourrait caractériser comme la réaction du ministre français Sarkozy lors des émeutes, n'a aucun fondement réel. Elle se méprend sur les solutions de la violence. Peut-être est-ce cependant une volonté de la maintenir ? Nul ne peut le dire à la place de celui qui défend une politique. Mais si la perspective est celle d'une régression de la violence à l'échelle globale de la société, la répression directe n'a aucune valeur, car elle reste immédiate

Le problème de l'éducation

Les défenseurs d'un telle politique ont coutume de répondre par un argument qui a une certaine force rhétorique : la répression n'est-elle pas nécessaire à l'éducation, et, partant, ne se justifie-t-elle pas dans les cas où les interdits, les lois, sont violés ? Dans cette perspective, la réponse de la répression lors des émeutes dans les banlieues française n'est qu'une façon de "donner une leçon" aux émeutiers et leur montrer que ce n'est pas bien de faire ce qu'ils ont fait : il n'ont qu'à agir en citoyens et voter le changement. Cet argument repose sur un amalgame entre deux types de répression : la répression immédiate et médiate.

Il est exact de placer une forme de répression au sein de l'éducation : le respect de la règle n'a aucun sens sans la punition lors de la violation de celle-ci. En cela nous sommes tous soumis à une forme d'éducation pavlovienne. Cependant une différence de taille sépare une telle répression de celle pratiquée par les forces de police dans la rue : l'éducation se fait toujours dans un cadre, l'école, la famille, qui est un lieu de médiation des rapports humains, ce sont des institutions sociales. Placé dans un tel cadre, celui qui subit la répression n'est pas confronté à la perspective de sa disparition, de son sacrifice à l'issue du rapport violent qui l'oppose à une forme d'autorité. Il sait que cela fait partie d'une logique institutionnelle, il sait que le sens de cette répression est une conformité avec l'institution qui essaye d'appliquer ses règles en suivant un principe de justice. C'est-à-dire sans exclure : le concept d'apprentissage présuppose que la punition a pour horizon une amélioration de l'individu, pas sa disparition. Dans la rue, c'est très différent : quand un policier lève sa matraque ou son flash-bang, le cadre institutionnel est difficile à percevoir. Il prend corps dans l'uniforme, qui rappelle que le policier est un agent, c'est-à-dire un outil du système à faire respecter des interdits essentiels à la sauvegarde du collectif. Mais la perspective d'une répression policière prend rarement la forme d'un punition ayant pour objet d'éduquer, d'améliorer l'individu frappé. Car cette violence physique est immédiate. Elle n'est médiatisée par rien de tangible, si ce n'est la loi, incarnée par le tribunal. Cependant le tribunal n'est pas dans la rue au moment des violences. La perception de cette violence pour le violenté ne passe pas par une prise de conscience du système dans lequel il se trouve.

L'éducation suppose une violence médiate, la répression une violence immédiate. La violence immédiate renvoie à une responsabilisation individuelle qui n'a pas de sens anthropologiquement. Affirmer qu'un individu est seul responsable peut avoir un sens politique pour servir d'autres desseins que celui de mettre fin à la violence et l'exclusion. Mais si c'est cela le but d'une politique sociale, il faut alors assumer le caractère toujours collectif, et donc médiatisé, de la violence, et penser ses solutions en termes médiats également. Répondre de façon immédiate à un processus médiat ne permet pas sa résolution.