Sans piocher directement dans la presse, on peut trouver une foule d'exemples dans la vie quotidienne du fonctionnement de la société autour du mécanisme victimaire, c'est-à-dire autour de la nécessité de la différenciation. Dans l'anthropologie girardienne, pour rappel, ce mécanisme est à la source de la production même des institutions de la société. La culture se développe sur base de cette exclusion qui permet à un "tout" de prendre conscience de lui-même en tant que groupe uni. Uni contre la victime.

Je propose d'en citer trois :

  • La mode.
  • Le sport (compétitions).
  • La télé-réalité.

La mode reste une énigme pour beaucoup d'entre nous, qui nous demandons pourquoi la diversité des vêtements enflamme tellement certains de nos congénères qui y investissent une grande partie de leurs ressources. La haute-couture nous semble alors encore plus absurde, elle ne se porte même pas! Comment se fait-il que la mode se soit instituée dans sa forme actuelle et qu'elle rassemble tellement d'humains autour de son fonctionnement? Ce fonctionnement est étrange : des marques décident de produire du vêtement, et le public s'y adapte et l'achète, les consommateurs ne déterminent même pas comment seront les vêtements. Cet étonnement disparaît quand on associe la mode avec sa fonction de différenciation qu'elle permet à tout un chacun. La recherche de style par le vêtement correspond simplement à la nécessité pour chacun de ne pas rester indifférencié dans son apparence vis-à-vis des autres membres de la société. Elle produit de l'ordre social, le mécanisme victimaire s'exécutant dans l'opposition entre ceux "qui sont à la mode" et ceux "qui ne le sont pas". La mode souffre cependant d'un effet pervers du système capitaliste moderne actuel, qui la rend accessible à un nombre toujours plus grand de personnes. Etre à la mode perd de plus en plus de son sens parce que finalement, tout le monde l'est : créer de la diversité dans l'apparence devient accessible à tous ou presque. On en arrive à une situation où ceux qui ne sont pas à la mode sont simplement ceux qui n'en ont pas envie. La réponse culturelle à cette situation a été de créer la haute-couture, qui a intégrer un mécanisme de défense ingénieux : elle ne se porte pas. Il n'y a donc plus aucun risque qu'elle se retrouve accessible à tous : elle n'est que pur outil de différenciation entre ceux qui sont dans ce milieux et les autres.

Le sport dans sa forme occidentale, unique parmi les civilisations présentes sur le globe, fonctionne sur le même principe. Il s'organise en compétitions de grande ampleur : tournois de tennis, de foot, de vélo, de voiture... Il y a les classements mondiaux, nationaux, qui donnent la hiérarchie des joueurs. Il y a la formation de groupes de fans, de supporters, qui entourent ensuite les joueurs et structurent tous les rapports des spectateurs. Il s'agit partout de voir dans le sport une compétition, une opposition directe, dont le principe est celui de la sélection du meilleurs, de la disqualification des autres. Leur sacrifice symbolique, en somme, qui donne sens à la position du leader incontesté. Il faut réaliser que c'est une situation exceptionnelle : nous créons délibérément le conflit, l'opposition entre deux équipes, deux joueurs... mais qui ne se résoud jamais dans la violence, mais bien dans la sélection qui est son équivalent symbolique. Les autres civilisations du monde ne le font pas. Et c'est cela qui aide à révéler le caractère sacrificiel du sport : si elles ne le font pas, c'est parce que cela revient à créer le conflit délibérément, sans assurance que cette infraction aux interdits fondamentaux de la culture (qui s'efforce d'éviter le conflit) ne va pas dégénérer. Si le sport n'était pas sacrificiel et donc structurellement violent, il n'y aurait aucune raison pour que les autres cultures le refusent.

La télé-réalité est aussi un domaine où la structure sacrificielle est très claire, et dont la plupart des gens se demandent pourquoi elle a tant de succès. Il est fréquent d'entendre des remarques similaires à celles portant sur la mode : ceux qui regardent sont bêtes, c'est débile, abrutissant, sans intérêt. Il n'y aurait aucune autre raison qui expliquerait le succès des émissions comme le Loft, la Star Academy, la Nouvelle Star, L'île de la tentation, Koh Lanta, etc. Le point commun qui relie toutes ces émissions est le principe de sélection, d'exclusion de tous les participants sauf d'un qui remporte la victoire. La forme change mais la structure est celle-là, et c'est la même que pour les exemples qui précèdent. Le sens de ces émissions dépend de cette sélection, pas de ce qui s'y passe dans les faits, qui ne sont qu'un prétexte à la sélection. Il ne faut donc pas se reporter au contenu pour en saisir le sens, mais à leur forme sacrificielle. Si tant de personnes s'y intéressent, c'est tout simplement parce que ce mécanisme est fondamental chez l'humain pour la constitution de son identité, et qu'il fait toujours sens quand il se produit. De ce point de vue la Star Academy est équivalente à Fight Club, ou L'Etranger, ou Les Misérables, bref, à toute oeuvre littéraire qui exploite ce mécanisme.

Voilà, vite dit, comment une lecture sacrificielle, donc anthropologique, peut donner un sens direct à des formes culturelles apparemment différentes et souvent incomprises dans leur essence. A quoi sert la mode, à quoi sert la télé-réalité, ... Il faut se départir du réflexe consistant à supposer une forme de débilité ou d'irrationnalité dans leur succès. Si le sport nous paraît moins énigmatique ce n'est pas parce que nous comprenond mieux le mécanisme dans son cas et que nous jugeons que les autres exemples n'ont rien à voir avec celui-ci. C'est parce qu'il se présente sous la forme de l'efficacité de l'humain qui dépasse ses limites et que la logique de l'efficace est mise en avant par notre culture moderne, qui essaye de dissimuler le mécanisme sacrificiel derrière elle.

Tous ces domaines ont en commun la création d'un rapport concurrentiel direct permettant une issue dans la différenciation dans une forme symbolisée de sacrifice. La lecture sacrificielle de ces productions culturelles permet de les réintroduire dans une logique de la production du social en leur donnant un sens précis et une place précise.