vendredi 20 janvier 2006
Illustrations du mécanisme victimaire dans le quotidien - I
Par Quentin Delval, vendredi 20 janvier 2006 à 15:14 :: Dans la presse
Dans les intentions fondatrices de ce blog il y a notamment la volonté de rapporter des occurences des mécanismes décrits par Girard dans son anthropologie fondamentale, principalement celui de la victime émissaire, dont la fonction est de stabiliser le groupe dans une unité toute entière opposée à un antagoniste unique, le bouc émissaire, qui subit alors la violence du groupe, totalement exclu. A notre époque cette exclusion fait, si on veut, office de sacrifice symbolique, puisqu'on ne brûle plus les gens sur la place publique en toute impunité. Je propose donc à titre purement illustratif quelques références piochées dans la presse et internet en général, dont la vocation est simplement de rendre visible la mise en oeuvre de ce mécanisme à des niveaux divers. Les exemples repris ici ont donc tous en commun la même structure sacrificielle, le même mouvement vers l'exclusion.
A titre indicatif : je ne met que les url pour les articles parus sur www.liberation.fr et www.lemonde.fr et les blogs de privés car ils restent pour le moment disponibles gratuitement. Mais les quotidiens rendent les archives payantes assez rapidement, donc si un lien est brisé vous pouvez m'en avertir en m'envoyant un email.
Premier exemple
| Lien vers l'article de presse |
Le premier exemple est le plus explicite et constitue presque un événement "taillé sur mesure" pour illustrer le mécanisme. Bien que les exemples proposés ici le soient un peu au hasard (en réalité, il y en a chaque jour tellement que la sélection est forcément arbitraire) celui-ci est particulièrement clair. La victime est accusée de maux qui dépassent sa simple responsabilité, le village entier s'en prend à lui de façon quasi unanime. Des rumeurs courent, il fait l'objet d'incarcérations répétées injustifiées. Les commentaires des "acteurs" de l'histoire sont limpides : "il n'y avait que ça à faire...". La fonction du bouc émissaire est remplie, il doit nécessairement être sacrifié (tué), la communauté y voit une nécessité absolue pour résoudre les tensions. A tel point que même devant l'intervention de la justice, les habitants semblent ne pas réaliser qu'il s'agissait d'un crime (fin de l'article : personne ne parle de l'inculpation d'un voisin...).
Deuxième exemple
| Lien vers l'article de presse |
Le second exemple est moins directement lisible parce qu'il montre en creux un fonctionnement du mécanisme à plusieurs niveaux, qui se mélangent. Dans cet article qui concerne l'agression par coups de couteau d'une enseignant en France, on peut déceler, bien évidemment, le phénomène de repli de la classe d'élèves qui prend l'enseignante en victime émissaire, mais aussi le comportement de l'institution qu'est l'Education Nationale qui en fait autant. C'est d'ailleurs ce que lui reproche directement l'enseignante en affirmant qu'elle n'en veut pas à son agresseur. Voir que le professeur est aussi désigné comme victime par l'institution est difficile parce qu'au niveau plus global de la société, ce sont les élèves des "zones sensibles" qui sont bouc émissarisés, les "jeunes de banlieues". Il se trouve que ces derniers sont, dans le cadre de l'école, associés à celle-ci. L'école elle-même est constituée par eux. La direction de l'école ne répond pas aux avertissements de l'enseignant ("elle est bien bonne celle-là!"), ce qui est un sacrifice indirect de celui-ci par la direction. La personne qui apporte le conflit potentiel est indirectement désignée comme l'enseignante : si elle ne se plaint pas, la situation n'existe pas. Plus généralement le fait que l'enseignante se sente en coupure totale par rapport à sa hiérarchie témoigne de cette situation. J'admets cependant que cet exemple est complexe et porte à discussion mais c'est précisément ça aussi qui fait son intérêt.
Troisième exemple
| Lien vers l'article de presse |
Cet exemple est assez simple puisqu'il reprend le fonctionnement basique de toute idéologie d'extrême-droite. Nous en avons simplement une illustration supplémentaire, qui montre que toutes leurs actions sont animées par ce principe unique. Réaffirmer l'unité du froupe (frères de sang) en opposition aux autres dont la simple existence est tenue pour responsable de la misère des premiers ("l'état dispense des aides mirobolantes aux pays pauvres en oubliant la misère des européens", etc.). Le lien de cause à effet est placé sur un autrui désigné en fonction de son caractère étranger. Le schéma est assez clair.
Quatrième exemple
| Lien vers l'article de presse |
Un article qui, suivant le précédent, montre qu'il n'y a pas de favoritisme entre les classes sociales pour recourir au mécanisme du bouc émissaire, d'ailleurs cité explicitement dans le texte (le cas de Alain, bouc émissaire, sujet de tellement de railleries qu'il est en échec scolaire et devra quitter l'établissement à la prochaine rentrée - le sacrifice a bien lieu). La formation du groupe passe directement par l'exclusion des bouc émissaires désignés en fonction de leur trait victimaire, leur origine sociale. On retrouve également la bouc émissariation de la part de la hiérarchie de certains enseignants (on avoue ne pas comprendre comment de tels professeurs sont habilités à enseigner, etc.). A noter dans cet article, donc, la révélation explicite du mécanisme quand l'enquêtrice affirme que ces exclusions ne troublent en rien le fonctionnement de l'établissement mais permettent au contraire celui-ci grâce à ces moments d'exaltation.
Cinquième exemple
| Lien vers l'article de blog |
Un exemple trouvé chez un privé qui tient un blog parlant (entre autres) de ce qu'il se passe dans le monde médical, qui est bien entendu un lieu privilégié des mécanismes d'exclusion. Dans le cas présent on observe sans surprise la réaction du maire de village face à la demande d'achat de concession pour l'ensevelissement d'une personne handicapée mentale qui vient de décéder. Son refus est en parfaite concordance avec le rejet sur la victime émissaire (l'handicapée) de maux qu'elle pourrait dispenser à la communauté entière si on l'y acceptait, et donc avec la nécessité de l'en garder loin, y compris quand il s'agit de sa tombe. On attribue souvent aux handicapés la responsabilité de désordre sociaux dont ils sont en fait incapables d'être la source (cf. le premier exemple de cet article également). Les réactions du maire sont sans équivoque : "Vous voulez l'enterrer dans le cimetière? Avec les gens???", il y aussi "les maladies, les germes, tout ça", dont on doit protéger "les gens normaux". Exemple limpide, une fois de plus.
Les exemples de ce type se retrouvent à l'infini, partout. Il suffit de consulter les rubriques "société" des différents quotidiens pour trouver les plus explicites, chaque jour. J'en remettrai de temps en temps. Les rubriques "international" sont aussi porteuses de ce mécanisme, notamment, aujourd'hui, sur le refus des USA à prendre au sérieux le message de Ben Laden. | Lien vers l'article | Les citations sont claires encore une fois : "Nous ne négocions pas avec les terroristes. Nous devons les détruire. C'est la seule façon de les traiter". On retrouve toutes les caractéristiques de la bouc émissarisation : responsabilité de tous les maux sur l'autre, nécessité absolue de sa disparition, etc. Ce n'est qu'un exemple, il suffit d'être attentif pour voir le schéma presque partout.
Tous les commentaires et questions sont les bienvenu(e)s.