Forrest Gump est généralement décrit comme une fresque de l'Amérique dans les années de la libération, fresque dans laquelle on place un naïf ou un idiot qui traverse les époques de la société américaine les plus tourmentées politiquement - la guerre du vietnam, l'émancipation des femmes - et moralement - la libération sexuelle et la revendication de l'individualité.
L'interprétation la plus fréquente décrit Forrest comme l'histoire d'un idiot qui traverse les périodes tourmentées de l'Amérique et qui reste sans cesse égal à lui-même.
L'idée que nous défendons est que Forrest Gump n'est pas l'histoire d'un attardé mental, ce n'est pas sa caractéristique première, ce n'est pas ce qui le définit, mais ce qui le différencie est qu'il est une impossibilité anthropologique - comprenez : Forrest n'est pas humain, ou plutôt il est proprement surhumain.
C'est Girard ici qui peut nous donner une clé de lecture propre à faire comprendre d'où émerge l'émotion qui se dégage de ce personnage. Quel lien avec la théorie girardienne ? Au problème de la violence suscité par la mimésis anthropologique, le film Forrest Gump propose une solution qui est le personnage Forrest. L'interprétation que je propose est la suivante : Forrest Gump est un être humain qui n'est pas soumis à la mimésis. René Girard pose dans son anthropologie que l'être humain est fondalementalement imitation, en particulier imitation des désirs d'autrui. Cette mimésis est à la base d'une violence qui doit être régulée par les interdits - les lois - et des rituels, sacrifiant sans cesse des victimes pour expluser la violence. La culture est une conséquence du problème anthropologique fondamental qu'est la mimésis.
Face à ce problème de violence, deux solutions s'offrent : 1) le mécanisme du bouc émissaire qui expulse la violence en sacrifiant un bouc émissaire devenu responsable; de ce sacrifice naît les interdits. 2) Le pardon chrétien. C'est un point que nous devrions aborder dans la section 'textes fondamentaux' prochainement. Pour faire court, Girard affirme que le pardon chrétien est un autre mécanisme permettant d'éviter le sacrifice moralement injuste du boucs émissaire.
Fight club (voir le post au sujet de Fight Club) a déjà été interprété à la lumière des mécanismes victimaires, de différencitaion et de création de communauté. Fight Club, en somme, ne propose aucune solution à la mimésis, ou plutôt la résout en faisant jouer à fond les mécanisme victimaires et ses bienfaits immoraux qui en découlent.
Forrest Gump est une autre réponse à ce problème de la violence : Forrest Gump n'est pas sousmis à la mimésis, qui est à la base de toute cette violence. C'est une réponse limite, voire impossible, parce qu'elle implique de nier la spécificité humaine - si du moins on suit l'anthoroplogie girardienne, elle implique de nier que l'homme est fondamentalement mimésis ou imitation. Si le personnage de Fight Club finit par penser que 'self destruction may be the answer', c'est parce que précisément il est tout entier pris - on pourrait dire dans ce cas renversé - par le pouvoir de la mimésis elle-même. Le pardon dans Fight Club n'existe pas, sauf peut-être avec Marla Singer. Forrest est presque une anti-thèse : il ne pense même pas à l'imitation, il n'est pas touché par la mimésis, tout ce qu'il fait est fait positivement : par pure volonté personelle, et jamais par comparaison avec le reste de la société, par concurrence avec une idole même supposée. Forrest n'a pas de modèle, Forrest n'a pas de concurrent. Il n'est pas soumis à la mimésis.
Si Forrest Gump nous apparait comme un idiot, c'est parce qu'il ne réagit comme devrait le faire un être humain : réagir à la jalousie, trahison, aux rapports hiérarchiques etc. Son insensibilité même à la mimésis le rend 'idiot', mais 'idiot' dans le sens de différent, de non humain, d'absurde.
Ce serait un travail trop étendu, dans le cadre de cet article, de décrypter l'entièreté du film. D'autant plus qu'avec cette clé de lecture, il est possible de détailler chaque dialogue, tant le film devient riche. Je l'analyserai seulement sur quelques axes. Si vous souhaitez que certaines parties soient détaillées, les commentaires sont là pour ça :) Dans l'analyse qui suit j'attacherai de l'importance à démontrer ce message : Forrest ne subit pas la mimésis.
La symbolique du sport
Le sport est le lieu de la concurrence par excellence. C'est aussi un rituel organisé, où beaucoup de violence s'expulse. L'imitation et la concurrence y sont des principes de base. Au football et au ping-pong tout y est symmétrique : tout le monde s'imite, les règles sont les même pour tous, et tout le monde à le même but.
Si Forrest est bien ce personnage amimésis, quel réaction devrait-il avoir face au sport ? Une complète indifférence face aux enjeux. C'est-à-dire que pour lui, le sport devrait être réduit à sa pure dimension physique, comme un mécanisme répétitif.
Au football d'abord, ce qui est mis en avant dans le film est son indifférence complète face aux enjeux. C'est même l'image qui ouvre l'entrée de Forrest dans le jeu.
Le ping-pong, Forrest le pratique mécaniquement. Le fait d'avoir un adversaire n'a aucune importance. On le voit ainsi à l'armée pratiquer continuellement le ping-pong seul - parce que lui pour lui c'est un pur amusement positif, pas un enjeu de concurrence.
S'il était simplement idiot, que cela donnerait-il ? A quoi s'attenderait-on ? Que ferait un retadé mental sur un terrain de football américain ? Tout peut-être, mais certainement pas la réaction que Forrest montre : l'apathie et l'indifférence. Un QI en dessous du minima ne justifie pas qu'il ne comprenne pas même la phrénésie qui entoure le jeu, et la joie affichée de le voir franchir la ligne. Au football, il devrait au moins comprendre l'avantage qu'il a à porter la balle plus loin que les autres; mais jamais Forrest ne comprend car il ne rentre pas dans les rapports de concurrence.

Observez l'image ci-dessus représentant Forrest Gump jouant au ping-pong. A regarder de plus près, ce plan est saisissant. A vrai dire tout y est : Forrest Gump joue seul, face à aucun adversaire, si ce n'est l'autre partie de la table, placée à la verticale. Le principe même du jeu (se mesurer à un adversaire) est absent de ce plan, forçant l'idée que la concurrence importe peu à Forrest. Le spectacle dont il fait lui-même l'objet le laisse indifférent.
Ce qui fait que Forrest excelle dans les sports durant tout le long du film, c'est qu'il n'est lié à aucune concurrence, à aucune modèle. Le sport est mécanique.
Forrest Gump et l'armée
Comment l'armée réagit face à Forrest ? L'armée est la dictature hiérarchique ou l'individualité, la volonté individuel, l'intérêt individuel disparaissent. L'armée est le milieu des interdits forts, implacables, qui veulent faire disparaitre toute individualité. Or, il est clair que Forrest ne rentrant pas dans le jeu de la concurrence, n'a aucune problème avec les interdits : il n'est justement pas tenté, ou plutôt n'est pas prêt à défendre son intérêt personnel.
D'un point de vue girardien, l'armée est le lieu où toute mimésis ne peut pas prendre court, seule l'efficacité face à l'ennemi compte. Forrest est, de ce point de vue, réellement un GENIE, les paroles du sergent ne sont pas à prendre seulement ironiquement :
"Gump, quel est ton unique but dans l'armée ?" "Faire tout ce que vous me demandez, Sergent" "Putain de merde,Gump! Tu es un putain de génie ! C'est la plus extraordianire réponse que j'ai jamais entendu ! Tu dois avoir un QI d'au moins 160 ! Tu es un putain de merde de deuxième classe doué, Gump !"
Ce passage de l'armée est généralement interprété comme une attaque ironique à l'encontre de l'armée : l'armée est abrutissante, tellement que un idiot y est comme un poisson dans l'eau. Parce que l'idiot n'a pas les moyens de remettre les interdits en cause. Or il n'y a pas de nécessité pour un idiot de délaisser ses désirs et ses ambitions, même moins nobles - comme tuer l'ennemi, abattre ces enfoirés de viet, etc
Le problème de la violence

Qu'advient-il de la violence pour un personnage qui n'est pas touché par la mimésis ? Forrest, pourtant, n'est pas non violent. Plusieurs fois dans le film, il devient explicitement violent, en défendant Jenny. Mais une telle violence est purement motivée par une volonté strictement positive, jamais mélangée à un sentiement de jalousie. Forrest veut protéger son amie, pas défaire son rival. Jamais Forrest n'est le rival explicite d'un des compagnons de Jenny. S'il la défend, c'est parce qu'elle est directement frappée. Sa réaction violente est quasi instinctive, elle n'est le fruit d'aucune rancoeur.

Le problème des modèles
On se souvient aussi que dans la théorie de la mimésis, la notion de modèle est importante - c'est le modèle imaginaire qui est à la fois example et rival.
En particulier, Forrest va etre confronté à trois personnages principaux, outre sa mère : le lieutenant Dan, Bubba, et bien sûr Jenny.
Qu'advient de la notion de modèle pour le personnage de Forrest ? Il n'en a pas naturellement, puisqu'il ne subit pas la mimésis. Or les trois personnages satellites sont touchés par ce jeu de modèle. Jenny d'abord, de manière évidente, veut devenir une chanteuse populaire. "Ca t'arrive de rêver à ce que tu seras plus tard ?" "Ce que je serai plus tard ? Je serai pas moi ?" "Tu seras toujours toi, mais un autre genre de toi. Tu sais, moi je veux être célèbre. Je veux être chanteuse. Je veux être seule sur une grande scène avec ma voix, rien que moi". Jenny a comme modèle de mimésis une chanteuse populaire. Elle est dans le jeu de la mimésis humaine. Forrest, naturellement n'y comprend rien. C'est le même schéma avec les deux autres perosnnages. Bubba a pris comme modèle le capitaine de crevettier, une histoire de famille. Le lieutenant Dan, lui, suit les traces de sa famille, où au moins un membre est mort dans chaque grande guerre américaine. Le lieutenant Dan est en fait au vietnam pour se suicider, pour mourir avec ses hommes. Forrest l'en sauvera, de ce destin, et lui volera proprement son modèle. "C'etait mon destin et tu m'as volé mon destin". Réduit à l'infirmité, le lieutenant Dan est surtout privé de tout sens dans sa vie. Plus de modèle, plus d'horizon. Pire, il est exclu de la mimésis humaine, parce qu'il est clair que la société américaine n'a pas besoin d'un infirme. Cette déchirure est expliquée dans la scène de l'infirmerie, où le lieutenant Dan demande : "Tu m'as volé mon destin, j'étais le lieutenant Dan Taylor" 'Vous êtes toujours le lieutenant Dan". Mais un homme sans modèle ou sans capacité d'exercer sa rivalité n'a plus d'identité.
Forrest a-t-il un modèle familial ? Oui, et c'est plutôt un anti-modèle que sa mère lui a assigné : le fondateur du KKK, prénommé Forrest, "pour me rappeler que parfois, on fait des choses qui n'ont pas beaucoup de sens". Il est clair qu'aucun modèle ne pouvait avoir prise sur Forrest.
Une fois de plus, il faut dire avec force qu'être idiot n'implique pas l'impossibilité de se référer à des modèles. Forrest serait un idiot surréaliste si c'était le cas.

La volonté positive
Autre exemple de complète indépendance par rapport à toute forme de compétition : la course de 3 ans que Forrest entreprend à travers les états-unis, dans le but unique d'oublier - comme d'autres deviennent alcoliques. "Et ce jour-là, sans raison particulière, je décidai d'aller courir un peu". Or comment est-il possible de courir sans concurrence, sans modèle , sans but ? Cela doit paraître absurde, ou idiot. Un homme s'efforçant à faire le tour du monde en bateau en solitaire en moins de temps possible a du sens, parce qu'il a des concurrents et des modèles, autrement dit un but. "Ils ne voulaient que quelqu'un pouvait être assez bête que pour courir sans raison"."Quelqu'un m'a dit plus tard que ct un message d'espoir". En fait, Forrest a une raison effetive de courir, mais qui ne relève pas de la concurrence, d'un modèle qui lui servirait de moyen pour son action. Forrest est motivé par une raison purement interne, psychologique : il veut oublier.
Attardé ou amoral
A travers ces différents exemples, j'ai essayé de montrer que la spécificité de Forrest ne réside pas dans le retard mental. S'il fallait interpréter Forrest Gump comme un attardé mental, ce serait un idiot proprement anormal, parce que le manque d'intelligence devrait justement accentué le problème de la concurrence. Il faut plutôt dire que le QI est un prétexte dans ce film pour créer ce personnage. Imaginez devoir créer un personnage désengagé de la mimésis. Quel moyen utiliser ? C'est tout un problème. Ce personage créé risquerait toujours avoir une position par rapport à la mimésis, il devrait toujours avoir une morale. Refuser la mimésis, l'éviter, etc c'est toujours se définir par rapport à elle. Etre purement positif, c'est nemême pas la connaître. Le recours à l'incapacité intellectuelle à réaliser ces rapports de concurrence - incapacité qui dans le film revêt la forme du QI - est un tel moyen.
Conclusion
Forrest Gump propose une autre solution au problème de la violence via un personnage qui méconnait totalement la mimésis et ses effets, et qui semble ne pas avoir de réelle morale, par-delà le bien et le mal. Sortir de la mimésis est-ce sortir de la moralité ? Si l'effacement de la mimésis implique une amoralité, est-ce que cela ne signifie pas que la mimésis génère ce que nous appelons la moralité ?
C'est à cette réflexion que Forrest Gump invite.