jeudi 9 octobre 2008
Petit commentaire sur la crise financière (vite fait).
Par Quentin Delval, jeudi 9 octobre 2008 à 19:41 :: General
La crise actuelle est une nouvelle occasion d'illustrer la théorie mimétique. Les lecteurs assidus de notre ami Girard auront déjà noté qu'il a par le passé déjà affirmé que la dérégulation était la condition suffisante pour un accroissement des risques de crash boursier. Comment, depuis la perspective mimétique, cela s'explique-t-il ?
Avant de se lancer dans l'explication, il faut préciser qu'il ne s'agit pas ici de réduire l'économie et la bourse dans son ensemble aux mécanismes mimétiques. L'économie, c'est-à-dire la loi de l'échange, est plus complexe que ce que la théorie mimétique peut révéler. L'intérêt de la théorie mimétique ici est à mon avis de mettre en perspective la représentation de ce système, et non les détails de son fonctionnement. Explication.
La théorie mimétique affirme que les êtres humains ne s'échangent pas des biens n'importe comment : une relation d'échange est une relation dans laquelle on désire acquérir des biens, et/ou se séparer de certains autres. La loi du désir est celle de l'imitation. Si nous voulons nous approprier quelque chose (ici par exemple, des actions en bourse), nous le faisons en imitant, en empruntant le désir des autres. C'est parce que nous percevons qu'une autre personne désire acquérir cette chose que nous le voulons aussi. Cela est important pour décrire la spéculation (qui est une partie de l'économie). La spéculation n'est que le résultat d'un mimétisme d'appropriation : c'est parce que les actionnaires se représentent le fait que beaucoup d'autres actionnaires désirent acheter telles actions, qu'ils vont les acheter aussi. On peut comparer ça, dans une certaine mesure, à un simple phénomène de mode. Le concept qui est utilisé pour décrire ce genre de mouvement boursier est la confiance. Quand un investisseur a confiance, il achète. Quand il perd la confiance, il revend. Or le contenu de la confiance n'est que la volonté de céder au mimétisme. Faire confiance, cela signifie seulement penser (ou sentir) que s'approprier les mêmes choses que les autres est une bonne idée. Le manque de confiance, c'est le contraire, c'est-à-dire penser qu'imiter ceux qui veulent acquérir quelque chose est une mauvaise idée. C'est un phénomène mimétique dans les deux cas : imiter le désir de s'approprier quelque chose, ou imiter celui de la rejeter, c'est essentiellement la même chose, le résultat de l'imitation de l'intention des autres de s'approprier/ne pas s'approprier, un bien.
La spéculation, donc, a pour contenu l'imitation. Si cette imitation n'était pas présente, il ne pourrait y avoir de spéculation. C'est ce qui permet de décrire les mouvements en hausse ou en baisse très radicaux sur les marchés financiers. Par exemple telle entreprise annonce un nouveau produit : les actions montent soudainement - la compagnie a augmenté sa cotte de confiance, c'est-à-dire que les actionnaires pensent qu'il est bon d'imiter ceux qui ont investi en elle. Malheureusement on découvre que telle entreprise ne sortira jamais son produit, ou qu'il est dangereux pour la santé : sa valeur boursière s'écrase tout d'un coup, la confiance ayant été perdue, c'est-à-dire que les actionnaires pensent qu'il est bon d'imiter ceux qui se séparent de leur investissement en elle.
Une économie excessivement financière, basée sur la spéculation, est donc très vulnérable aux mouvement mimétiques. Bien entendu, dans une crise comme celle qui a lieu actuellement, l'origine des difficultés financières ont une origine factuelle : ce sont des évènements précis qui entraînent par exemple une impossibilité de remboursement de crédit, et donc une perte de confiance. Cependant l'idée est ici de dire que, d'une part, les stratégies ayant entraîné cette perte de confiance sont développées pour profiter de la spéculation (et donc de la possibilité de créer de la valeur grâce à l'imitation), et d'autre part que c'est la nature du système lui-même, et pas simplement les actes d'individus isolés, qui conduit à ce genre de situation. Ou plutôt : un système spéculatif, de part sa vulnérabilité au mimétisme, rend possible les stratégies financières qui ont conduit à la crise actuelle. (Et nous supposons qu'elles ont été développées dans la perspective de profiter de la spéculation, ce qui semble évident).
Autrement dit, dans l'économie spéculative, la valeur est - par définition - artificielle, mais dans la mesure où c'est la "quantité d'imitation", ou le "potentiel mimétique" d'une action qui détermine sa valeur. La valeur est définie par un mécanisme mimétique. Ce n'est pas qu'une compagnie "vaut" soudain réellement plus, comme si elle avait recouvert ses murs d'or ou vendus soudain des millions de voitures en plus, etc. Sa valeur est fonction de la force mimétique de son action (d'où l'importance des effets d'annonce en bourse, et de l'image des sociétés). Si elle perd cette capacité à polariser le mimétique sur elle, sa valeur diminue.
Pourquoi le crash actuel ? Nous sommes dans un contexte dérégulé. C'est du moins ce qu'on entend tout le temps dans les médias. Or la fonction d'une règle, c'est toujours (dit Girard) de contrôler le degré de mimétisme présent entre les gens dans les échanges. C'est d'éviter, par exemple, les emballements mimétiques, qui conduisent aux crises. Le parallèle avec la crise actuel est évident : la perte de valeur est en emballement mimétique de revente (manque de confiance absolu), qui mène logiquement à une crise réelle où les échanges s'arrêtent. Là est le problème : si le système d'échange mis en place (l'économie) s'arrête, cela signifie que nous sommes très proches de la violence physique entre les gens. S'ils n'ont plus un moyen de médiatiser leurs échanges, comme le permet l'argent, ils se retrouvent forcés de trouver d'autres moyens d'acquérir les objets de leur désir. La fonction de l'argent - qui n'a plus de valeur si l'économie s'effondre - est essentiellement de rendre les échanges entre les gens pacifiques. Pour s'en convaincre il suffit de voir ce qu'il se passe quand il n'est plus possible d'échanger grâce à lui : les temps de guerre ou de catastrophe naturelle (par exemple Katrina détruisant la Nouvelles Orléans) sont toujours le théâtre d'une violence spontanée entre les gens pour obtenir ce qu'ils veulent.
Voilà aussi pourquoi les états développent tant d'efforts à protéger l'économie. Sans elle, c'est un peu la loi de la jungle. Voilà aussi pourquoi on entend tout le temps parler de la confiance, et que les chefs d'états ne cessent de dire qu'ils vont "rétablir la confiance sur les marchés". Il faut relancer la capacité des gens à imiter l'intention d'appropriation des autres sur les marchés, car cela utilise tout simplement l'argent, et non la force physique bête et méchante.
Il est cependant intéressant d'écouter ce que disent les chefs d'état. Angela Merkel a déclaré en début de cette semaine la chose suivante : "La première leçon à tirer de la crise actuelle c'est qu'il faut demander des comptes aux responsables". Elle a été rejointe en cela par Nicolas Sarkozy. Encore une fois, du point de vue Girardien, c'est très simple. Il s'agit pour eux de trouver des "responsables", des bouc émissaires, dont la fonction sera de porter sur leurs épaules les fautes ayant conduit à la situation actuelle. Comme dans le cas d'un bouc émissaire classique, ce n'est pas sur la nature mimétique du système qu'on s'interroge, ce n'est pas en réfléchissant au fait ce que sont nos emballements mimétiques, nos désirs conjoints, qui mènent à une crise globale : c'est à trouver un coupable que l'on va expulser que l'on passe son temps.
C'est, en ce moment, la fameuse histoire des parachutes dorés. On agite des marionnettes comme Laurence Parisot qui, avec son sourire médiatique, répète solennellement "c'est la fin des parachutes dorés !". Voilà. Elle le jure : c'est fini. Bon, oui, et ? Le lien avec la crise financière ? Ca par contre, on en parle pas, on suppose ce lien, et c'est suffisant. C'est la raison qu'il nous faut pour qu'on se sente mieux, et c'est bon. Par contre au niveau des faits, les indemnités de départ de patrons, qui vont dans les millions d'euros, n'ont aucune espèce d'importance dans le déroulement d'une crise comme celle que nous vivons. Dans un contexte où il est question de plusieurs milliers de milliards (quand même!) manquants, ça n'a strictement aucun intérêt. C'est une façon de contrôler les foules. On compare l'indemnité du chômeur à celle du grand patron, et il devient évident que ce dernier est un salopard qui a contribué à l'appauvrissement du contribuable, qui va devoir payer 700 milliards pour sauver sa banque.
Mais au fond, ce n'est que nier les propriétés mimétiques du système de la spéculation dérégulée. Ce n'est que risquer à nouveau la crise dans quelques années. C'est, finalement, faire exactement ce que Girard explique : créer la méconnaissance du mimétisme qui est à la base des échanges, et régler les crises par le sacrifice. La crise économique actuelle est, de ce point de vue, une sorte de régression du développement de la culture.